Je n’ai guère parlé de Sam Godwin et du rôle qu’il a joué dans ces événements.
Non parce que ce rôle fut insignifiant, mais parce qu’il consistait en consultations intimes avec Julian et que je ne participais pas directement aux préparations des batailles [76] Toutes mes connaissances stratégiques et tactiques provenaient des récits de guerre de M. Charles Curtis Easton, chez qui chaque attaque est acharnée et audacieuse, et manque échouer, mais finit par réussir grâce à un mélange de chance et d’ingéniosité américaine. De telles circonstances s’obtiennent plus aisément sur la page imprimée que sur le champ de bataille.
. Sam examinait cependant les cartes avec autant d’intensité que Julian et faisait jouer son expérience. Il n’essayait pas d’assumer le commandement, mais accueillait avec bienveillance les suggestions de Julian, qu’il ne contredisait presque jamais, se contentant de proposer des nuances dans leur perfectionnement. J’ai supposé qu’il avait joué ce même rôle avec Bryce, le père de Julian, durant la victorieuse guerre Isthmique, et parfois, quand les deux hommes réfléchissaient l’un près de l’autre, j’effaçais en esprit les vingt dernières années et m’imaginais dans la tente de commandement de l’armée des Deux Californies… l’inhabituelle barbe blonde de Julian opposait cependant un démenti à ce rêve éveillé, tout comme le froid de novembre.
Julian a en tout cas réussi à maintenir un fragile optimisme quant à la campagne, tandis que Sam, s’il essayait de ne pas le montrer, nourrissait manifestement moins d’espoirs. Depuis notre départ de Manhattan, il avait complètement perdu son sens de l’humour. Il ne plaisantait pas, ni ne riait aux plaisanteries. On lui voyait plutôt l’air renfrogné… et avec dans l’œil une lueur qui pourrait avoir été de la peur, farouchement refoulée. Sam était selon moi parvenu à la conclusion qu’il risquait fort de ne plus jamais revoir New York, et surtout Emily Baines Comstock, au cours de sa vie terrestre, et j’espérais de tout cœur que Julian arriverait à lui donner tort. Les événements du lendemain n’ont toutefois guère été encourageants.
Les Hollandais ont contre-attaqué à l’aube.
Peut-être avaient-ils procédé eux-mêmes à des reconnaissances, desquelles ils avaient déduit que notre armée, si impressionnante fût-elle, n’était pas aussi grande qu’ils le craignaient, ou peut-être avaient-ils reçu des renforts par voie ferrée durant la nuit. Toujours est-il que leur résolution s’était affermie et que le courage ne leur manquait pas.
Même si les défenseurs de Goose Bay ne disposaient pas de canon chinois, leur artillerie de campagne avait une portée supérieure de plusieurs centaines de mètres à la nôtre. Ils avaient calculé avec précision cette différence, dont ils ont profité. Obus et mitraille ont écrasé nos premiers rangs et masqué l’avancée initiale de l’ennemi. Nos hommes n’ont pas tardé à se servir de leurs propres armes, dont la formidable Balayeuse de Tranchées, mais les Hollandais avaient progressé trop vite pour que nos canons fussent vraiment utiles contre eux, et une colline importante, ainsi que toute une batterie, ont été capturées avant que Julian ou ses lieutenants pussent réagir.
J’ai entendu toute la matinée le grondement incessant de l’artillerie et les cris des blessés qu’on ramenait du front. Les régiments hollandais et américains se sont heurtés comme des sabres dans un duel, jetant des étincelles de sang et de chaos. Des messagers arrivaient et repartaient avec du désespoir dans le regard et chacun semblait plus épuisé que le précédent. Un bataillon entier s’est effondré sur notre flanc droit, repoussé par la canonnade, même si des renforts ont tenu la position… mais à grand-peine.
Midi est passé. En l’absence de vent, la fumée de la bataille continuait à s’élever tout droit tel un obélisque couleur corbeau dans le ciel blafard. « La panique est désormais notre principale ennemie », a dit Sam d’un air sombre.
Julian s’est écarté de la table des cartes en jetant de frustration un crayon par terre. « Où est la Marine ? Il ne se passe rien ici que le bombardement de Goose Bay ne réglerait.
— L’amiral Fairfield nous a promis son armada, a dit Sam, et je crois qu’il avait bien l’intention de tenir parole. Il doit être retenu par quelque chose de terrible. On ne peut pas compter sur son arrivée.
— Tu crois que mon oncle avait prévu cela depuis le début ? De nous placer là au milieu des Hollandais, puis de nous retirer la Marine ?
— Il en est bien capable. Le fait est que nous n’avons pas la Marine et que nous ne pouvons pas espérer l’avoir. Et nous ne pourrons plus tenir bien longtemps sans elle.
— Nous tiendrons, a déclaré Julian d’un ton catégorique.
— Si les Hollandais nous débordent et s’emparent de la route, ils nous empêcheront de nous replier sur Striver… et c’en sera fini de nous.
— Nous tiendrons, a répété Julian, jusqu’à ce que nous soyons absolument certains que Fairfield ne vient pas. Il ne m’a pas fait l’impression d’un homme qui manque à sa parole.
— Non, mais il n’est peut-être pas en mesure de la tenir, pour tout un tas de raisons. »
Julian a toutefois refusé de se laisser influencer. À l’arrière des combats se dressait une colline surmontée d’un vieil épicéa au sommet duquel, comme s’il s’agissait du mât d’artimon d’un navire, Julian a posté un homme agile chargé d’une tâche de marin : surveiller l’apparition de navires sur le lac Melville. Ainsi tout signe de l’arrivée tardive de l’amiral Fairfield serait-il directement et sans délai porté à la connaissance du quartier général.
Dans l’intervalle, il a suivi la suggestion de Sam en rassemblant ses commandants de régiment afin de préparer un repli en bonne et due forme, au cas où celui-ci s’avérerait nécessaire. Si repli il doit y avoir, a dit Julian, alors il faut l’effectuer en nous battant, en faisant payer à l’ennemi chaque mètre de terrain moussu qu’il gagnerait. Julian a décrit de quelle manière placer les troupes le long des crêtes et derrière le talus de la voie ferrée afin de pouvoir attirer dans une embuscade et tuer les soldats hollandais qui poursuivraient un régiment en cours de repli. Des messages ont aussitôt été expédiés aux chefs de bataillon pour coordonner cette stratégie et empêcher la retraite planifiée de se transformer en déroute générale.
Le plan a fonctionné, dans la mesure où il a été appliqué. Notre avant a cédé – du moins en apparence – et les forces mitteleuropéennes se sont engouffrées dans la brèche. Au moment où les fantassins hollandais déchargeaient leurs fusils avec des cris de triomphe, des rangées d’hommes dissimulés les ont pris pour cibles avec des Balayeuses de Tranchées tandis que des obus d’artillerie explosaient parmi eux. Le drapeau à croix et à laurier, qui avançait à toute allure, s’est soudain retrouvé à terre, ainsi que son porteur et des dizaines de simples soldats. Des troupes hollandaises ont continué à se déverser sur la ligne de feu, mais elles trébuchaient sur leurs camarades morts et se faisaient massacrer à leur tour.
Cette avancée a coûté terriblement cher aux Hollandais… mais coûteuse ou non, cela a bel et bien été une avancée. Sam a soutenu qu’il fallait aussitôt démonter notre quartier général et faire partir les chariots vers Striver, où nous pourrions au moins nous ravitailler en cas de siège.
L’observateur placé par Julian dans un nid-de-pie s’est alors précipité à l’intérieur de la tente pour annoncer de la fumée à l’horizon.
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