Rudi !
Oui ?
C’était une interrogation mêlée d’acceptation, à présent que Rudi avait senti la puissance du télépathe. Howson s’attaqua au travail consistant à éclaircir ce qui n’était pas clair pour Rudi lui-même.
De son désir fondamental de créer surgissaient les raisons pour lesquelles il ne pouvait trouver de satisfaction dans l’écriture, la peinture, la sculpture, toutes les choses où le créateur est séparé de son public. Rudi était incapable de se satisfaire en créant une chose que d’autres apprécieraient plus tard, ailleurs. La réaction des autres nourrissait et renouvelait son désir de créer, comme un « bon public » nourrit un acteur et élève son interprétation vers de nouveaux sommets.
Mais Rudi ne pouvait pas non plus être un acteur, parce que c’était de l’interprétation. De même la danse ; de même la quasi-totalité des autres formes d’art où il y avait un contact direct. Essentiellement, c’était la musique qui l’attirait le plus. Et…
Et Howson se trouva au sommet d’une pente vertigineuse, perdit pied et bascula, dévala au milieu d’une jungle d’expériences sensorielles entrelacées, vaste et inexplorée.
L’esprit de Rudi Allef était presque aussi différent d’un esprit ordinaire que celui de Howson, mais dans une direction différente. Les correspondances de ses sensations étaient illimitées. Howson avait l’expérience d’esprits dotés d’une audio-vision rudimentaire – ceux pour qui des sons musicaux évoquent des couleurs et des images – mais comparé à ce qui se passait dans l’esprit de Rudi, c’était infantile.
Comme un nageur qui lutte dans un torrent, Howson lutta pour trouver un point fixe dans le flux rugissant de ses souvenirs.
Des images surgissaient : Une voix / velours / les griffes d’un chaton / pourpre / fruit mûr… Sirène de bateau / brouillard / acier / gris / jaunâtre / froid / insécurité / deuil… Un accord usuel en fa majeur au piano / enfance / bois / noir et blanc tissé d’or / haine / quelque chose qui brûle / pression sur le front / honte / raideur des poignets / fluidité / arrondissement des formes…
Cette association-ci n’avait pratiquement pas de fin. Howson se retira un peu, puis essaya de nouveau.
Il marchait dans une forêt de fougères de trente mètres de haut que broutaient des animaux gigantesques ; il était assez fatigué, comme s’il avait fait un long trajet, et le soleil était très chaud. Mais il arriva à un cours d’eau bleue et devint un banc de glace dansant sur un doux courant, et fondant lentement pour se mêler à l’eau. Lui/l’eau plongea dans un précipice ; le heurt des rochers fut agréable car à présent il se tenait en retrait et observait l’écume blanche en même temps qu’il rebondissait et se défaisait et les embruns se diffusèrent dans l’espace et la noirceur et il y avait très loin en bas une sensation de chaleur et de rouge, invisible mais perceptible (infra-rouge ?) comme s’il se trouvait sur un monde sans air avec un soleil rouge, un soleil rouge géant qui rampait à l’horizon et se transformait en une chose à quatre pattes, galopant sur une plaine noire sans fin qui n’avait que quelques mètres de largeur et autour de quoi des géants, impassibles, allaient à leurs affaires avec des pas discrets et des voix basses…
Et tout le temps il entendait un orchestre.
Howson se sentit très fatigué. Quelqu’un le giflait doucement avec une serviette trempée dans l’eau glacée. Il ouvrit les yeux. Il était toujours assis au chevet de Rudi.
— Ça va ? demanda anxieusement Clara. Vous étiez effrayé ?
— Combien de temps suis-je resté ?
— Près de trois heures, répondit le chirurgien en consultant sa montre.
— Moins que je pensais, mais vous avez bien fait de me rattraper.
Howson se leva et fit quelques pas pour se désankyloser. Il jeta un coup d’œil à Clara.
Qu’est-ce que vous en dites ?
Je ne sais pas trop… Beaucoup de peur.
La vôtre.
Howson fronça les sourcils. Il se tourna vers le chirurgien.
— Merci de m’avoir laissé l’étudier. J’espère que je ne l’ai pas épuisé. Voulez-vous voir comment il a supporté ça, et me dire dans combien de temps il pourrait subir une thérapie télépathique totale ?
La femme examina Rudi, vivement et soigneusement.
— Il semble avoir très bien supporté l’aventure. Il devrait être assez robuste, disons dans une semaine ou dix jours.
Howson réprima sa déception. Il voulait s’attaquer aussitôt que possible au fascinant esprit de Rudi. Mais puisqu’il fallait attendre…
Ils trouvèrent un restaurant près de l’hôpital et firent suivre leur repas de plusieurs tasses de café tandis que Howson classait ses souvenirs de l’esprit de Rudi et les donnait à examiner à Clara. La tension prolongée finit par brouiller le sens télépathique de la jeune fille et ils passèrent à l’expression verbale.
— Dans un sens, dit Howson, un télépathe est le seul public idéal pour Rudi. Mais consciemment, il serait satisfait s’il pouvait créer une reproduction objective passable de ses images mentales, à quoi le public pourrait ajouter ses propres associations d’idées. Ce qu’il ne peut pas supporter, c’est que personne n’avait compris exactement vers quoi il tendait.
— Jusqu’ici.
— Jusqu’à moi. Posons le problème concrètement. Vous m’avez dit qu’il a eu une histoire avec les autorités universitaires. Je suppose qu’il faisait des expériences quelconques, pas celles que les autorités voulaient lui voir faire.
Clara hocha la tête.
— Mais ils auraient encore toléré ça. Les ennuis ont vraiment commencé quand il s’est fait aider par Jay Horne. À leur avis, il s’est mis à abuser du temps de Jay et à interférer avec le travail de Jay, qui leur était beaucoup plus accessible. Ils l’ont averti et c’est ce qui a déclenché la bagarre et amené la suspension de sa bourse. C’est du moins ce que Charma m’a dit ; je la connais depuis plus longtemps que Jay.
— Je vois. S’il a enrôlé Jay pour l’aider, c’est qu’il avait déjà limité son ambition au minimum. Il a rejeté la plupart des associations sensorielles qu’il faisait lui-même et s’est dit qu’il pouvait au moins susciter des images de couleurs et de mouvement. Je ne sais pas exactement quel était le travail de Jay, à part ce que Rudi m’en a dit, mais j’ai eu l’impression qu’il ne le tenait pas en haute estime.
— Mais si. Il ne tient pas Jay lui-même en très haute estime, ça n’est pas la même chose.
— Mmm. (Howson se frotta le menton.) Clara, allons voir les Horne. Il y a des choses que j’ai besoin de savoir avant d’attaquer une thérapie sur Rudi.
— Vous disiez que vous étiez en vacances, observa timidement Clara.
— À l’hôpital d’Oulan-Bator, un type m’a demandé pourquoi je n’utilisais pas mes dons pour ma propre satisfaction, fit Howson avec une pointe d’amertume. Eh bien, c’est ce que je vais faire. Je ne peux pas nier que j’attends avec impatience le moment où Rudi Allef me remerciera de ce que j’ai fait pour lui. Mais il faut d’abord que je trouve ce que je peux faire. Allons-y.
Jay et Charma habitaient un deux-pièces au sommet d’un vieil immeuble de Grand Avenue. L’air était plein de poussière provenant des chantiers de démolition proches. Quand les visiteurs arrivèrent, Charma tentait de faire le ménage malgré ce surplus de poussière, sous un feu roulant de critiques que lui lançait Jay, soucieux de ses chers appareils. Howson et Clara échangèrent un coup d’œil ; ils percevaient la querelle avant même d’être entrés.
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