Lorsque Howson s’approcha, il gisait, immobile, les yeux étroitement fermés.
L’atmosphère et l’aspect de ce lieu ressemblaient beaucoup à ce qu’il connaissait à Oulan-Bator, songea Howson. Mais la déférence ostentatoire avec laquelle on le traitait, lui, docteur Psi d’Oulan-Bator, lui rappelait qu’il était un étranger. La moitié de l’équipe avait voulu le suivre dans la chambre de Rudi, mais il s’était fâché pour la première fois depuis longtemps et n’avait accepté d’être accompagné que par le chirurgien qui avait opéré Rudi et l’infirmière en chef, et naturellement Clara.
Il savait qu’elle était mal à l’aise. À présent qu’elle avait conscience de son don, elle était plus apte à recevoir les impressions qu’il lui fournissait, et elle n’avait pas encore appris à se concentrer sur le courant souterrain de la guérison, caché par l’omniprésente sensation de souffrance. En souvenir de ses propres débuts, il lui prêta mentalement un peu de confiance en soi.
Ils pénétrèrent dans la salle. Des paravents étaient dressés autour du lit où reposait Rudi, un tube de caoutchouc fixé à son bras, c’était la fin de la dernière des nombreuses transfusions qu’il avait subies.
L’infirmière écarta le paravent, laissa passer les visiteurs et le remit en place. On avait préparé une chaise près du lit pour Howson. Maladroitement, à cause de la taille normale du siège, il s’y installa et scruta l’esprit de Rudi. En même temps, il posait des questions au chirurgien.
— Quel était son état quand vous l’avez opéré ?
— Mauvais, répondit le chirurgien, une femme d’une quarantaine d’années au maintien raide. Il serait mort, si vous n’étiez pas intervenu immédiatement. C’est une chance que vous ayez été là, Dr Howson… J’ignorais que les télépathes curatifs recevaient une formation médicale complète.
— Je n’en ai reçu aucune, répondit Howson. Je n’avais jamais fait plus que mettre un pansement sur une coupure.
Il pouvait sentir la colère monter en elle ; non seulement ce petit infirme est doté de pouvoirs supérieurs, pensait-elle, mais il peut aussi faire mon boulot sans avoir appris, sans danger, et se vanter de son succès !
— Ce n’est pas une belle pensée, dit doucement Howson. Je regrette, mais vous le savez !
Clara qui avait écouté, abasourdie, intervint brusquement :
— Si vous aviez vu ce que cela lui a coûté ! La
souffrance qu’il a…
Clara ! Cette simple pensée d’avertissement interrompit ses paroles précipitées.
— Bien, dit-il à voix haute. Puis-je avoir un peu de silence ?
Rudi…
La silhouette dans le lit remua très légèrement. Ce fut le seul indice visible de réaction. Mais à l’intérieur de sa tête, il répondait :
Que voulez-vous, salaud qui êtes venu vous interposer ?
Je vous ai sauvé la vie, Rudi.
Pourquoi ? Pour que j’endure une douleur pareille ? Vous m’y avez condamné quand vous vous êtes interposé et vous m’avez empêché de faire ce que je projetais.
Howson prit une profonde inspiration. Il avait dit précédemment à Clara qu’un télépathe projectif pouvait mentir de façon convaincante ; à présent, il rassemblait des forces pour prouver le contraire – à savoir qu’il pouvait dire la vérité et être aussi convaincant.
Je sais, Rudi. Je peux ressentir cette douleur aussi vivement que vous. Vous vous rappelez ? Je suis conscient de ce que je vous ai fait. À présent, je dois vous donner quelque chose en compensation ; le bonheur ou la satisfaction. Tout ce que vous désirez et que je peux vous faire obtenir. Sinon, comment ma conscience me traiterait-elle ?
Tout l’esprit était impliqué dans cela. Derrière les projections verbales, Howson fournissait doucement, automatiquement, un reflet de la souffrance de Rudi, filtrée par son propre esprit, sa propre personnalité.
Une lueur d’incrédulité :
Mais vous n’êtes rien pour moi. Nous sommes des étrangers, et aujourd’hui nous aurions dû nous trouver à des milliers de kilomètres l’un de l’autre.
Chacun est quelque chose, pour nous autres télépathes . Et derrière cela qui était trop complexe pour être formulé par des mots, Howson éprouva consciemment cette sensation à quoi il ne pensait jamais, parce qu’elle faisait partie de lui-même en permanence – cette sensation qui fait la qualité particulière de l’existence d’un télépathe : les besoins, les désirs, les manques de millions d’individus, multipliés à l’infini comme dans une galerie de miroirs.
C’était à cause de cela que les télépathes devenaient psychiatre, pacificateur, thérapeute, arbitre.
C’était aussi pour cela qu’aucun télépathe ne pouvait être antisocial. Aucun télépathe ne pouvait envoyer d’autres hommes à la chambre à gaz, ou les annihiler dans une guerre atomique. Les télépathes étaient trop humains pour avoir abandonné toute recherche du pouvoir, mais pour en jouir il leur fallait prendre le chemin solitaire de la folie. Dans le monde réel, ils éprouvaient la souffrance de leurs victimes et ne trouvaient pas de plaisir dans la cruauté.
C’était la vérité nue.
Pourquoi avez-vous fait ça, Rudi ?
Image complexe d’insatisfaction dans le travail qu’il accomplissait ; dans l’accueil qui lui était réservé ; dans l’incompréhension des autres. Problèmes d’argent, à cause de la suppression de sa bourse. Problèmes émotionnels : il avait besoin d’être aimé et accepté par une femme. Il était agréable et sympathique, mais cela n’avait pas suffi à lui faire rencontrer une partenaire adéquate. Il en avait essayé beaucoup et la dernière s’était montrée cruelle. Et le masque qu’il avait adopté pour se protéger du monde extérieur s’était révélé inefficace : les autres ne pouvaient pas le traverser et n’avaient par conséquent aucune idée du tourbillon de chagrin et de frustration qui habitait son esprit ; ils avaient été brusques, inattentifs, avaient rouvert sans s’en rendre compte de vieilles blessures.
Alors il avait pris le couteau et désiré l’oubli.
Mais Howson pouvait voir sous le masque. Il rejeta ce qui était superficiel, par exemple le problème d’argent, et plongea droit sur le facteur central. Le travail de Rudi.
Qu’est-ce que c’est que ce travail ?
Chaos, effort. Au-dessous, très profondément, le désir de créer et d’engendrer. Un désir étonnamment féminin, qui rappela à Howson certaines pulsions qu’il avait rencontrées dans l’inconscient profond de femmes isolées et frustrées.
Mais l’inconscient de Rudi ne savait dire que son désir de création. Il n’expliquait pas la nature de son activité créatrice, ni la façon dont son esprit conscient s’en tirait. Howson recula. Il avait le corps raide et courbatu. Sa chaise remplaçait mal la couche spéciale sur laquelle il travaillait d’habitude.
— Il y a trop de douleur, dit-il au chirurgien. Peut-il supporter une injection locale dans la paroi de l’estomac ?
Sur ces entrefaites, ajustant sa vraie vision physique, il vit que l’infirmière avait déjà rejeté les draps et s’apprêtait à faire la piqûre. Il se retourna vers Clara. Elle comprit la question avant qu’il la formule, et hocha la tête.
— Vous m’avez parlé des surveillants de thérapie. Alors j’ai… j’ai déjà demandé qu’on lui donne l’anesthésique.
Howson ressentit une profonde gratitude, qu’il projeta sans réfléchir, et Clara rougit.
— L’anesthésique fait son effet, Dr Howson, dit doucement le chirurgien.
— Bien. (Avec effort, Howson retourna à sa tâche.)
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