— J’étais très bien dans le fauteuil où j’étais !
— Oh, silence. Vous méritiez le lit plus que moi, bon sang. Je ne veux pas en discuter, d’ailleurs. Vous avez envie d’un petit déjeuner ?
Howson s’assit. Il découvrit qu’elle lui avait ôté ses chaussures et sa veste. Il écarta les couvertures et posa ses pieds sur le sol.
— Eh bien, voyez-vous… heu ; je crois que oui.
Elle apporta des céréales et du café, ouvrit une boîte de jus de fruit, et ils mangèrent sur leurs genoux, assis au bord du lit défait.
— Ce que j’aimerais savoir, dit-elle au bout d’un moment, c’est comment vous avez réussi à blouser tout le monde avec cette histoire bidon d’accident.
Howson grommela.
— S’il y a une chose qu’un télépathe peut faire avec conviction, c’est mentir. Je pourrais faire croire sans difficulté à un homme moyen que le soleil est couché à midi. J’aurais dû implanter la même idée dans l’esprit des personnes qui étaient ici pour la vraisemblance au lieu de leur ordonner de partir dès le début. Mais je craignais d’être distrait par leur présence… Oh, et puis qu’importe ? Aucun d’eux ne l’a vu faire. (Il reposa son bol.) J’aurais dû vous demander en premier : qu’est-ce que cela vous fait d’être une télépathe vous aussi ?
— Alors vous pensiez ce que vous avez dit ? (Les yeux verts exprimaient l’incertitude.) J’ai essayé de recevoir quelque chose de vous, la nuit dernière, après le départ de la police. Et rien ne s’est produit. Alors je suppose que vous m’avez raconté des histoires juste pour me donner confiance.
— Vous deviez être trop épuisée. Je pensais vraiment ce que je vous ai dit. Une question : comment saviez-vous ce que Rudi avait fait ?
— Eh bien… il a hurlé !
— Il n’a pas dit un mot. Ce devait être un vrai samouraï. S’il avait hurlé, tout le monde l’aurait entendu. Nous deux seulement savions ce qui s’était passé derrière la porte fermée de la cuisine. Et cela veut dire que vous êtes une télépathe réceptive. J’avais déjà commencé à m’en douter. Je m’étonne que vous ne vous soyez jamais posé de questions sur vous-même.
Elle acheva son déjeuner et alluma une cigarette.
— Oh, c’est… tellement perturbant ! J’ai toujours pensé aux télépathes comme à des gens… à part.
— Ils le sont.
— Et je n’ai jamais su qu’il y avait des… comment dites-vous ?… des télépathes réceptifs.
— Ils ont l’air plutôt rare, en fait. Probablement y en a-t-il plus que nous ne le croyons. On peut repérer facilement un télépathe projectif, s’il est suffisamment puissant et totalement non entraîné ; il émerge comme un signal d’alarme. Moi, (il gloussa) ils m’ont entendu à partir d’un satellite en orbite à six mille kilomètres ! (Il s’adossa au mur.) Vous avez à peu près l’âge où le talent se manifeste, voyez-vous. Moi, j’avais vingt ans ; c’est typique. Qu’allez-vous faire, alors ?
— Je n’en sais rien. (Elle paraissait plutôt effrayée.) Je ne sais même pas comment je vais le dire à ma famille.
— C’est un problème que je n’ai jamais eu, admit Howson. Ont-ils des préjugés ?
— Je ne sais pas. Je veux dire, la question ne s’est jamais posée. Dites, enfin, quel espèce de boulot font les télépathes réceptifs en réalité ? Ne sont-ils pas terriblement limités dans leur choix ?
— Je suppose que oui, si on les compare aux projectifs, reconnut Howson. Mais un télépathe est une personne très spéciale, et la demande pour leurs services est loin d’être épuisée. Je peux vous citer quelques métiers types. La plupart des réceptifs que je connais sont psychiatres diagnosticiens ou surveillants de thérapie…
— Des quoi ?
Il lui expliqua.
— Et puis il y a Olaf Marks, le découvreur de génies. Il adore les enfants aussi lui a-t-on confié la tâche de découvrir les enfants exceptionnellement brillants au stade préverbal. Il y a aussi Makerakera dont vous avez peut-être entendu parler ; il est reconnu par l’O.N.U. comme un spécialiste de l’agressivité, et il passe son temps à aller d’une crise potentielle à une autre pour repérer les griefs et leur donner une solution. Oh, ne vous en faites pas pour vos débouchés ; nous sommes quasiment uniques et nous avons du choix.
Elle eut un petit rire nerveux.
— C’est drôle de vous entendre dire « nous », et de penser que vous m’incluez là-dedans ! Mais tout ce que vous dites est parfaitement rassurant.
— Je ne le dis pas pour vous rassurer. Je vous le dis, c’est tout. De plus, vous ne seriez pas heureuse si vous faisiez quelque chose qui n’exploite pas votre don une fois qu’il sera pleinement développé. Je ne dis pas qu’être télépathe ne pose pas de problèmes… Vous aviez raison, en ce qui me concerne, la nuit dernière, comme vous l’aviez sans doute deviné.
— Un peu… un peu de télépathie ?
— Qu’est-ce que vous en pensez ?
Elle se leva et débarrassa la vaisselle du petit déjeuner avant de répondre.
— À propos de Rudi, Gerry. Avez-vous une chance de découvrir ce qui l’a poussé à faire cela ?
— Non. Il faut apprendre à ne pas forcer l’intimité de l’esprit d’autrui. Il le faut . Sinon la vie ne vaudrait pas d’être vécue. Et pendant que nous le soignions je n’avais pas le temps. Vous avez eu une meilleure chance de le découvrir.
Elle eut un geste découragé.
— Tout ce que je pouvais dire c’est que, eh bien, son existence était un mensonge vivant. Il se débrouillait bien, mais… Gerry, que faites-vous ici ? Vous venez d’Oulan-Bator, n’est-ce pas ?
— Oui. Mais je suis né ici.
— Vous venez voir de vieilles connaissances ?
— J’en ai vu deux. Ça a été un échec. Non. C’est plutôt de nouvelles connaissances que je cherche. Ce sont à moitié des vacances, à moitié un voyage d’autodécouverte… Vous comprendrez un jour.
— Et que devrais-je faire, à présent, pour en revenir à mes propres soucis ? demanda-t-elle avec un faible sourire.
— Officiellement, vous devriez vous présenter au Q.G. local de l’Organisation Mondiale de la Santé et passer les tests. Puis ils vous enverront à Oulan-Bator ou peut-être à Hong Kong pour y être correctement entraînée. Mais je dirais plutôt : prenez un peu de temps pour vous habituer à cette perspective avant d’aller vous présenter.
— Vous paraissez affreusement sûr que je vais y aller. Et pourtant je crois que si je vous demandais de n’en parler à personne vous accepteriez.
— Bien entendu. Seulement, au bout d’un certain temps vous seriez mécontente de votre maladresse. Vous vous sentiriez frustrée par des choses que vous ne sauriez deviner. Et un jour, vous iriez demander à apprendre à utiliser pleinement votre talent. À présent, je veux que vous fassiez quelque chose pour moi. Descendez et appelez l’hôpital où ils ont emmené Rudi, c’est l’Hôpital Général. Il est sans doute encore sous sédatif. Demandez si nous pouvons… excusez-moi. Êtes-vous occupée, ce matin ? (Elle secoua la tête.) Demandez-leur si nous pouvons le voir, si vous voulez bien venir. Dites que je suis Gerald Howson, docteur Psi d’Oulan-Bator. Ils vont se battre pour que je vienne.
— Pourquoi les appeler, alors ?
Il la regarda fermement.
— Je veux leur donner une chance d’apprendre que je suis un nabot avec une jambe atrophiée et non un surhomme musclé. C’est moins douloureux ainsi.
Rudi Allef reposait dans son lit d’hôpital, un arceau soutenant les couvertures au-dessus de son ventre blessé. Il n’était pas inconscient, mais il ressentait essentiellement la douleur. Les sédatifs l’avaient atténuée au niveau d’une rage de dents, de telle sorte qu’il pouvait par instants la négliger et former des pensées cohérentes ; mais la plupart du temps, cet effort ne lui semblait pas valoir la peine.
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