Mourir ou devenir fou. Rubén s’était tu, obstinément.
Depuis trente ans, tous les jeudis, il voyait sa mère déambuler autour de l’obélisque Plaza de Mayo , inflexible dans son combat pour la Vérité : rien ni personne ne les ferait céder, c’était le pacte. Ce pacte, il lui était impossible de le briser.
Nudité, contacts corporels, sons, odeurs, Rubén avait mis des années à supporter les situations associées à la torture. Au-delà du traumatisme physique, les blessures psychiques avaient été les plus longues à cicatriser : une souffrance mentale aiguë relayait alors celle des sévices endurés, l’horreur s’engouffrait dans les brèches jusqu’à faire désirer le suicide comme dernier geste d’autonomie. Daniel Calderón l’avait compris : il s’était tué aussitôt, en se fracassant le crâne contre le mur de sa cellule…
Pas lui.
Rubén alluma une cigarette, pensif. L’obscurité s’étirait sur le désert de la cordillère, Jana reposait près du feu, emmitouflée dans la couverture. Les flammes rougeoyaient sur son visage apaisé après l’amour, et lui n’arrivait pas à dormir. Des images défilaient dans son esprit, confusion des sentiments, des époques, en boucle. L’âme bleue que voulait lui donner son père avait disparu un soir de juin 1978, un soir d’allégresse. Les mots l’avaient trahi, ceux de son poème d’anniversaire, que Rubén n’avait pu se résoudre à détruire… Il avait écrit le Cahier triste des années plus tard, d’un trait, comme on s’arrache d’une passion mortelle, pour s’exorciser la moelle : il avait caché leur mémoire sous les robes de sa petite sœur, dans l’appartement qui faisait face au carrefour où on les avait enlevés, et n’avait plus jamais réécrit depuis.
Cette nuit, tout changeait.
Rubén disposa la dernière souche dans les braises du campement et, à la lueur d’un feu vacillant, fit une chose qu’il croyait ne plus jamais faire. Jana endormie en ligne de mire, il ouvrit le cahier d’Elsa à la dernière page et commença à écrire. Une heure passa, peut-être deux. Du temps abstrait, qui se fichait des époques, des spectres d’enfants et de la mort. Quand tout fut achevé, Rubén arracha la page et se dressa sous la lune. Jana dormait toujours, à poings fermés, recroquevillée sur le sable. Il serra une dernière fois le cahier d’écolier entre ses mains.
Ma douce… douce petite sœur …
Et le jeta au feu.
*
Le rocher des Sept Couleurs s’étirait au fond du canyon. Ils se réveillèrent ensemble, roulés dans la couverture. Les souches n’étaient plus que cendres entre les pierres noircies du campement. L’aube grandissait sur les cols escarpés. Ils s’étreignirent pour conjurer le froid qui les avait saisis, s’embrassèrent en guise de bienvenue.
— Tu as les fesses glacées, dit-il, la main glissée dans sa culotte.
— Et toi la main chaude. Brr !
Elle s’enfouit contre lui. Rubén ne pensait pas à ce qui s’était passé durant la nuit, le visage de Jana resplendissait déjà, miracle de la jeunesse.
— Bien dormi ?
— Oui.
Elle se leva sous les rayons pâles du soleil, jambes nues, frotta son nez humide après la nuit à la belle étoile.
— J’ai du sable partout, fit-elle en ventilant son débardeur.
Elle ôta sa petite culotte, l’épousseta à son tour, puis l’échangea contre une autre prise dans son sac, triangle de coton noir qu’elle enfila sans pudeur.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle, se sentant observée.
— Rien, dit-il. Tu me fais rire…
— Oui… Oui, répéta-t-elle, n’oublie jamais ça.
Il essaierait. Promis.
La brise tiédissait avec le lever du soleil, la cordillère déployait ses arcs-en-ciel de pierres. Rubén ramassait les restes de victuailles en proie aux fourmis quand Jana trouva la feuille pliée en deux sous son sac, qui lui servait d’oreiller : une page arrachée au cahier d’écolier, disparu sous les cendres. Jana la déplia, et sa gorge lentement se serra…
À ne voir dans la rosée
Que la toilette du condamné
L’aube s’est fendue,
Comme une bûche.
Ne reste plus de l’horizon
Que l’écorce,
Des failles,
Figures de poux,
Carcasses…
Qui tue les chiens
Quand la laisse est trop courte ?
Les oiseaux se sont enfuis du ciel
Dans le paysage peint,
Des traces d’ailes.
Du silence
Ne reste plus que la rumeur
En pointillé,
Des nuages gercés
Figures de poux,
Carcasses…
Qui tue les chiens
Quand la laisse est trop courte ?
Mordre les mots dans la bouche des autres,
C’est comme l’ombre dans tes yeux,
Je m’y colle,
Je m’y glisse à genoux sans prières pour t’aimer en dedans,
Le cul des astres y brille,
Ta peau, regarde, sitôt scintille,
Je la touche,
L’effleure,
M’en repais,
Encore,
C’est ton cœur à la louche,
Un chagrin sur la paille,
À mi-distance de rien du tout,
Je traîne en toi comme un chemin à la fin du jour,
Tes mains tes doigts tes cuisses, j’aime tout,
Vois,
Mes larmes chiffonnées en toi dégringolent,
Des glaciers délavés,
Un désastre au travail, c’est tout comme,
Et des éclairs à retardement qui s’épuisent
À l’aurore adorée,
Qui s’en va,
Pourtant…
Arbres, rendez vos branches,
Relevez les fossés !
À vous je vends du large
Au plus tonnant
L’usage
Du hasard
Et du temps,
Qu’importe les cimes,
Du chemin
Je ne céderai pas un caillou,
Pas une caillasse
J’obéis aux rivières
Aux lacs
Au filon qui les mènent à la mer
Pour toi j’égrainerai ma poudre
Marchand de rien
Sur un désert de pierres
Ou de sable
Coupant,
Redevenu silex
Je tirerai le sabre,
La vie a ses têtes,
Et dans le miroir des flammes
Dansant sur les surfaces,
Lisse,
J’attends.
Si ce n’est toi, Jana… Le vent.
Un poème. Le premier. Pour elle… Jana tint le trésor de papier entre ses doigts tremblants : non, Daniel Calderón n’était plus seul, son fils aussi avait le duende . Rubén, démonté mille fois, remonté par miracle, Rubén, un spectre amoureux qu’elle aimait à balles réelles. Pour elle aussi, tout changeait. Même la laideur de ses seins ridicules ne lui faisait plus honte. Jana ne s’était jamais sentie belle — elle ne s’était jamais sentie si belle…
— Pourquoi tu pleures ?
Il s’était approché mais Jana ne pouvait pas parler. Rubén effaça les larmes qui couraient sur ses joues, puis il prit son visage entre ses mains.
— Je t’aime, dit-il. Je t’aime, petit lynx…
Rubén loucha légèrement, pour se rendre plus convaincant. Jana sourit enfin, en grand, les yeux comme des diamants. Et le monde changea de peau : elle aussi avait l’âme bleue.
*
Le chemin caillouteux, l’étendue de sable, les carcasses blanchies dans le désert, leurs ombres longues revenant vers la piste, le paysage défilait à rebours. Ils avaient faim, soif, mais cela n’avait plus beaucoup d’importance. Ils atteignirent Uspallata à l’heure où les premiers véhicules déambulaient le long de la rue principale, dépassèrent le casino fermé et déjeunèrent à la terrasse du bistrot qui venait d’ouvrir, de l’autre côté du carrefour. Œufs brouillés, thé, toast, lard grillé.
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