— Imagine, tu déposes des oiseaux contaminés, chargés à bloc de particules virales sur cette maudite île, et tu laisses la nature agir. Les cadavres contaminent d’autres oiseaux qui se dispersent partout, sur des milliers de kilomètres, qui répandent des particules virales dans chaque plan d’eau, qui infectent d’autres volatiles…
La voiture arriva sur le parking de l’hôpital. Amandine sortit la première et se dirigea vers le coffre.
— Tu te rappelles, le coup de la myxomatose ?
— À moitié. Rafraîchis-moi la mémoire.
— 1951… Le professeur Delille est exaspéré par l’invasion de lapins sur les deux cents hectares de la propriété de son château de Maillebois. Pourtant la propriété est close, le professeur vérifie le grillage plusieurs fois par semaine. À bout de nerfs, il fait venir d’un laboratoire suisse via l’Institut Pasteur une souche virulente de la myxomatose qui sévit en Australie et l’injecte à deux lapins. Un mois plus tard, les lapins de la région sont décimés et, trois ans plus tard, 90 % des lapins sauvages mais aussi d’élevage de France sont morts. Toute l’Europe, qui n’avait jamais connu la maladie, est atteinte. Et comment est sortie la maladie du parc clos de Maillebois, à ton avis ?
— Par les oiseaux ?
— Les oiseaux, oui, on le suppose… Qui viennent par exemple picorer un cadavre de lapin contaminé, transportant alors les particules virales avec eux, et les transmettant par conséquent à d’autres lapins. Et si, ici, les oiseaux transmettaient notre grippe H1N1 inconnue à l’humain de la même façon ? Certes, la contamination ne serait pas immédiate, mais elle finirait tôt ou tard par se faire. Un chasseur qui tue un canard infecté, qui le plume, et le voilà qui inhale le virus. Un oiseau migrateur qui meurt à proximité d’un élevage industriel et propage le virus… De la viande mal cuite… Un animal malade qui pond un œuf que quelqu’un mange par la suite… Les probabilités font que ça VA arriver, Johan. Où et quand, impossible de le savoir.
— Dans le plus pessimiste des scénarios, oui. Mais on doit rester optimistes et continuer à bosser au mieux. On est là pour empêcher que ce genre de catastrophe arrive.
Le Déluge arrivera d’abord par le ciel, puis l’Apocalypse sortira des entrailles de la terre. Les couleurs vireront au noir, puis au rouge. Toi qui as lu ce message, sache que je remonterai des abysses les plus insondables et que je viendrai te chercher. Que tu sois bien caché, ou visible au milieu de la rue.
Ce monde doit être purgé, nettoyé. Une armée noire, vengeresse, germe lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination va faire bientôt éclater la terre.
Camille fixa le symbole des trois cercles. Un dessin qu’elle ne connaissait que trop bien. La jeune femme se crispa dans son siège, soudain tétanisée. Nicolas avait l’air très soucieux.
— C’est le message qui s’est affiché sur mon écran avant qu’on dégomme le virus. D’après le technicien, il faisait partie du programme informatique, mais il n’est apparu que sur mon ordinateur.
Nicolas sortit d’abord l’enveloppe en papier qu’il venait de remettre dans son tiroir et la poussa vers Camille. Cette dernière la reconnut immédiatement, avec ce timbre de la poste si particulier qui représentait la Terre vue de l’espace. C’était celle que Nicolas avait reçue après la grosse affaire de 2012, alors qu’ils pensaient que tout était terminé.
Puis Nicolas présenta la lettre en peau humaine. Camille se pencha vers le bureau et tira vers elle l’immonde lambeau protégé par du plastique. Elle en lut le contenu qu’elle avait encore en tête. La fin, plus particulièrement, tirée presque mot pour mot des dernières lignes de Germinal , de Zola. Ses yeux allaient de l’écran au papier.
— C’est le même contenu. Au signe de ponctuation près. T’es en train de m’expliquer que… que…
Elle ne parvint pas à terminer sa phrase. Nicolas acquiesça, le visage contracté.
— Toi, tu étais inconsciente ce soir-là, mais moi, je me souviens des mots exacts qu’ il m’a dits avant de se tirer une balle. C’est encore gravé là, dans ma tête. Vous allez bientôt mourir, jeune homme. Vous, et tant d’autres. Quand l’Homme en noir mettra le Grand Projet en route, vous n’aurez aucune chance. Cette histoire n’est pas terminée et vous n’auriez jamais dû mettre les pieds dedans.
Camille ressentit un frisson. Elle se souvenait de cette affaire. Comment l’oublier ? Elle avait failli y passer. Certes, Nicolas, Sharko et leurs collègues l’avaient résolue, mais ils n’avaient jamais pu interroger les responsables, tous morts. Ils n’avaient trouvé aucun indice concernant le prétendu Homme en noir, hormis des rumeurs et une vieille photo des années quatre-vingt complètement floue, où l’on devinait la silhouette d’un « homme habillé tout en noir » devant une clinique de Madrid. Le dossier criminel était resté ouvert, mais le temps qui passait, le budget, les nouvelles affaires et le manque de pistes avaient eu raison de la patience de l’équipe.
De leur précédente enquête, Nicolas était le seul à avoir entendu ces derniers mots sinistres au sujet d’un « Grand Projet », et de l’existence d’une « Chambre noire »… Avant de mourir, l’homme lui avait dit : J’ai échoué, je n’ai pas pu accéder à la Chambre noire, mais d’autres y arriveront . Puis il y avait eu cette lettre anonyme, arrivée quelques jours plus tard, avec le dessin des trois cercles, connu des seuls criminels à qui ils avaient eu affaire, et qui laissait présager qu’il y avait encore quelqu’un derrière toutes ces horreurs.
Un homme invisible, sans visage, sans identité, qui était passé à travers les mailles du filet. Un individu dont ils n’avaient même pas soupçonné l’existence auparavant. Ce fameux Homme en noir…
Nicolas tripotait sa cigarette électronique avec nervosité.
— Tu te rappelles ce que je t’ai dit au sujet des trois cercles ?
Évidemment, Camille se le rappelait. Ces trois cercles avaient été le symbole utilisé par les criminels de l’affaire de 2012. C’était leur signature.
— Le cercle extérieur, le troisième, symbolise une première couche d’êtres maléfiques, les plus visibles, les plus expressifs, dit Camille. Les tueurs en série, les exécutants, qui gravitent à la surface, qui agissent sans se cacher. Des êtres de pulsions, de vices, qui tuent au coup par coup. Des mercenaires au service des types du deuxième cercle.
— Le deuxième cercle… Un espace secret qui contient des êtres plus intelligents, capables de manipuler, d’asservir pour blesser et détruire. Ceux-là ne s’attaquent pas à des individus isolés et de manière aléatoire comme le font les tueurs en série ; ils sont plus profondément ancrés dans la société, ils se faufilent dans les failles du système pour développer leurs activités criminelles et agir en toute discrétion.
— Trafics en tout genre, crime organisé, traites des êtres humains… Le vice et la perversion à une échelle plus grande. Ils n’hésitent pas à s’octroyer les services d’individus du troisième cercle, des besogneux capables du pire pour de l’argent, des psychopathes, des types psychologiquement instables. Ce sont ces deux cercles qu’on a démantelés l’année dernière, précisa Camille.
— Oui, on les a démantelés, on a mis un coup à cette fichue organisation qui signe avec ce symbole. Sauf qu’il restait encore un cercle plus petit dans cette hiérarchie du Mal. L’ultime cercle, à l’intérieur duquel se trouve celui qu’on n’a pas réussi à approcher, celui dont on ne soupçonnait même pas l’existence, qui n’existe nulle part et qui semble nous défier aujourd’hui.
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