— … quelqu’un. Quelqu’un qui voulait probablement disperser un virus de la grippe dans la nature, en utilisant le meilleur outil de dispersion qui soit…
— Les oiseaux.
Ces mots glacèrent l’atmosphère de la pièce. Le téléphone portable de Johan vibra à ce moment-là. Jacob venait aux nouvelles concernant l’admission de Buisson. Quelques minutes plus tard, il raccrocha.
— Ce qu’on craignait sans le dire vraiment est en marche.
Visages anxieux. Bouches serrées. Phong se tenait debout, aux aguets, de l’autre côté de la vitre.
— Un autre cas ?
— Hospitalisé à Lariboisière.
Assis dans son bureau, Nicolas Bellanger tenait entre ses mains un cadre avec une photo.
Sur le papier glacé, une femme à la stature imposante, aux courts cheveux bruns. Un sourire illuminait son visage droit et anguleux. C’était Camille, ex-gendarme du Nord, la femme dont il était tombé éperdument amoureux.
Camille avait été greffée du cœur pour la deuxième fois un peu plus d’un an auparavant. Elle était née avec une cardiopathie congénitale, et sa première greffe, réalisée deux ans plus tôt, avait été rejetée par son propre organisme. Par chance, on lui avait trouvé un nouveau cœur compatible et on lui avait encore ouvert la poitrine. La lourde opération avait été un succès et, jusqu’à présent, le nouveau muscle cardiaque jouait bien son rôle. Pas de rejet chronique, pas de grosse alerte. Pourtant, la rééducation n’avait pas été simple.
Leur rencontre résultait de circonstances improbables. Ils s’étaient connus l’année d’avant, en août 2012 [12] Voir Angor .
, au cours d’une sombre enquête, sans doute l’une des plus difficiles que Nicolas avait eu à mener dans sa carrière. Au milieu des ténèbres, son destin à elle avait percuté sa trajectoire à lui. Ils avaient souffert, vécu en quelques jours le pire, mais finalement, ils étaient là, tous les deux bien vivants.
Une affaire que Nicolas avait résolue avec son équipe et qu’il pensait enterrée à jamais. Mais il y avait eu cette « chose », reçue au bureau, quelques jours après la fin de l’enquête. Une « lettre » dans une grande enveloppe.
Des mots écrits à l’encre de Chine sur de la peau humaine.
Nicolas avait deux scellés devant les yeux. L’enveloppe avec son timbre d’un côté, et la bande de peau sous plastique de l’autre. L’échantillon avait été analysé minutieusement par les laborantins. L’analyse ADN indiquait qu’il s’agissait de peau de femme. Elle provenait, assurément, de l’horrible trafic qu’ils avaient mis au jour en 2012, de ces malheureux humains utilisés comme de la matière première.
On frappa à la porte. Nicolas reposa le cadre et mit les scellés dans un tiroir. C’était Camille. Elle s’assit en face de lui.
— On dirait que ton équipe a pris un coup dans l’aile. Il n’y a plus que Franck dans l’ open space .
— Pascal Robillard était vraiment mal, et Jacques n’est pas près de revenir. Il est grippé, lui aussi. Quant à Lucie…
Nicolas soupira et jeta un coup d’œil à l’horloge.
— Je pense qu’elle s’occupe de ses mômes… Flic et parent en même temps, pas évident.
— Pourquoi tu m’as demandé de venir ?
— Je reviens de l’Office de cybercriminalité. Quelqu’un a réussi à s’introduire sur notre réseau informatique, qui est pourtant très protégé, et à contaminer notre système. Le virus a profité d’une faille et a commencé à effacer des fichiers locaux de nos ordinateurs. Internet, mails, contacts, documents. Heureusement, il y a des sauvegardes sur des bases que le virus a cherché à détruire sans y parvenir, Dieu merci, sinon ça aurait été la catastrophe. Les données sont en train d’être restaurées par les équipes réseaux. Vous aurez quelques dégâts vous aussi sur vos ordinateurs, mais ce sera limité aux dernières heures de travail avant le virus.
— Super.
— Les spécialistes ont très vite compris que ça avait été fait en interne, c’est-à-dire que le virus provenait d’une de nos machines.
— On sait de laquelle c’est parti ?
— Oui. La mienne.
Camille écarquilla les yeux.
— Tu plaisantes ?
— J’ai reçu une clé USB anonyme, ce matin au courrier. Elle était dans une enveloppe à bulles. Mon adresse était écrite à l’ordinateur. Pas de message d’accompagnement, rien. Juste une clé USB à l’intérieur que j’ai tout naturellement insérée dans ma bécane, il n’y avait rien dessus. Enfin, à ce que je croyais…
— Le virus était caché sur la clé.
— Exactement. Il a réussi à contourner notre antivirus. Ça veut dire que l’antivirus ne le connaît pas. Que c’est un nouveau virus, spécialement créé pour l’occasion. Et voilà ce qui s’est affiché ensuite.
Nicolas fixa Camille, avant de tourner son écran d’ordinateur vers elle. Un message sur fond blanc occupait tout l’espace.
La jeune femme lut et n’en crut pas ses yeux.
Plan prépandémique phase 3.
Un virus grippal animal ou hybride animal-humain provoque des infections sporadiques ou de petits foyers chez des humains, sans transmission interhumaine.
La sentence résonnait encore aux oreilles d’Amandine. D’après Jacob, l’OMS parlait déjà d’accroître le niveau d’alerte, de le monter au niveau 3. La décision serait prise dans les heures à venir.
Le cas Buisson n’était plus isolé, il avait un petit frère.
Le virus avait été détecté dans le laboratoire de virologie de l’hôpital Lariboisière. Un patient avait débarqué aux urgences pour un syndrome grippal aggravé par son asthme. Difficultés à respirer, 40 de fièvre, on l’avait hospitalisé, on avait fait des analyses. Sur place, le laboratoire ne parvenait pas à déterminer le sous-type de grippe. Sensibilisé à ce genre d’alerte depuis la pandémie de 2009, le responsable des analyses avait transmis l’échantillon au CNR de Pasteur-Paris, par porteur spécial et en prioritaire. Là-bas aussi, comme pour les oiseaux et Buisson, le virus passait à travers les tests d’identification et ne correspondait à aucun virus grippal connu.
Suite à cette découverte, la cellule interministérielle de crise (la CIC) avait été activée et on déroulait les phases du plan prépandémie grippe. Mission prioritaire : il fallait freiner le virus. La course était engagée mais encore aisément gérable. Deux cas, sans dispersion du virus à la population avoisinante, ça pouvait se maîtriser. Et puis, pour qu’une épidémie puisse se développer, il fallait plusieurs conditions réunies, une bonne combinaison entre le délai d’incubation, la période de contagion, un virus particulièrement agressif. Tous les chercheurs étaient au front, le nez rivé à leurs éprouvettes.
— Ces oiseaux disposés en cercles concentriques, tu crois que c’est une forme d’acte terroriste ? demanda Amandine.
— Je n’ai pas l’impression. Je ne suis pas un spécialiste du bioterrorisme, mais un terroriste aurait plutôt fait dans la revendication, non ? Que signifie ce symbole ? Et puis, pourquoi la grippe ? Pourquoi pas la variole ou la peste ?
— La peste, ce n’est certainement pas le genre de microbe qu’on sort facilement des laboratoires.
— Toujours est-il que c’est un acte grave, malveillant. Et que les sonnettes d’alarme doivent sonner partout chez les politiques et les hauts responsables. Je ne sais pas comment ils vont gérer ce truc-là, mais ça risque d’être compliqué, de faire du bruit, et pas qu’en France.
Amandine n’arrivait plus à décrocher de ses pensées noires.
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