— Je vous explique : votre mari a attrapé un virus grippal nouveau, mutant et imprévisible, contre lequel le vaccin de l’année ne le protège pas. C’est exceptionnel, il faut fabriquer un nouveau vaccin et cela prend du temps.
Amandine reprit sa respiration, appuyant un peu sur son masque. Elle pensait encore aux cygnes disposés en cercles.
— Depuis quand Théo présente-t-il des symptômes ?
— Il a été vraiment mal dans la nuit de vendredi à samedi.
Ça correspondait au cas Buisson. Les deux hommes avaient dû contracter le virus en même temps…
— Et vous, comment vous sentez-vous ?
— Ça va.
— Très bien. Voilà ce qui va se passer : vous allez garder vos enfants avec vous. Vous vous enfermez dans votre appartement, ne sortez pas et ne répondez à personne. Nous allons contacter un médecin, qui va venir chez vous pour vous examiner et prescrire des antiviraux. C’est un traitement préemptif pour éviter ou freiner l’apparition de la grippe.
Amandine lui tendit une carte du bout des doigts.
— Si vous voyez que vous ou vos enfants présentez des signes, vous nous informez, d’accord ? C’est très important.
— D’accord.
— Vous ou votre mari connaissez-vous un certain Jean-Paul Buisson ?
— Pas moi, en tout cas.
— Pourriez-vous me donner l’emploi du temps précis de votre mari, la semaine dernière ? Je dirais, à partir de mercredi.
— Je… Je ne sais pas… Pourquoi ces questions ?
Amandine soupira et signala au médecin qu’elle entrait dans la chambre.
— J’essaie de comprendre comment il a contracté la grippe.
Johan était au téléphone, il fit signe à Amandine d’entrer sans lui. Elle prit son inspiration et pénétra dans la fosse aux lions.
Face à Amandine, Théo Durieux était éveillé mais mal en point, allongé, le visage orienté vers le plafond. Il respirait lourdement dans un masque à oxygène. Amandine s’approcha mais laissa un bon mètre de distance entre eux. Il fallait rester concentrée. Elle jouait avec le feu. Le virus était là, en pleine activité, et ne demandait qu’à pénétrer ses voies respiratoires.
Elle se présenta et réitéra les questions qu’elle avait déjà posées au malade précédent.
Théo Durieux parvint à répondre, entre deux grosses respirations.
— Je… ne suis pas vraiment sorti de ma routine habituelle. Travail, métro, j’ai mangé une fois dans une pizzeria avec un collègue, j’ai aussi couru deux fois, le midi.
Amandine releva les noms qu’il parvint, avec bien du mal, à lui dicter.
— … Le soir, je… rentre directement chez moi, après une demi-heure de trajet en métro. Je suis comptable au 36, quai des Orfèvres. Je bosse au département administratif…
Amandine nota et poursuivit l’interrogatoire. Comme Buisson, aucun contact avec des animaux sauvages, aucun voyage. La jeune femme notait tout ce qu’elle pouvait, mais elle avait du mal à y voir clair. Durieux et Buisson avaient déclaré la maladie en même temps, ils avaient forcément été en contact relativement prolongé avec un même individu qui leur avait transmis le virus aux alentours de mercredi. Mais qui ? Et à quel endroit ?
Elle sortit de la chambre, il n’était déjà pas loin de 16 h 30. Johan leva son téléphone portable en venant dans sa direction.
— Je viens d’avoir Jacob. Ça y est, on commence à en savoir plus sur notre virus. Et ce n’est pas réjouissant.
— Explique.
— D’une part, le virus trouvé chez les cygnes est rigoureusement identique à celui du premier cas humain qu’on a découvert. C’est la même souche, Amandine.
La pire hypothèse se confirmait. La grippe contaminait les oiseaux et les humains. Elle pouvait donc sauter d’une espèce à l’autre.
— Notre « H1N1/Marquenterre/11/2013 » contient les gènes de plusieurs virus d’origine aviaire, porcine et humaine. Et il n’y a aucune parade pour le contrer.
— D’où il vient ?
— Difficile à dire pour le moment, il faut encore creuser, envoyer la souche aux cent cinquante laboratoires de surveillance du monde entier pour que chacun mette la main à la pâte. Mais s’il a une partie humaine alors qu’on l’a trouvé dans les oiseaux, c’est que…
— … des humains ont peut-être déjà été contaminés, quelque part dans le monde.
Amandine essayait de rassembler les pièces du puzzle, mais elle n’y parvenait pas. Si le virus n’avait pas été stocké dans la Banque mondiale des souches de grippe, c’était que personne ne l’avait déjà rencontré, qu’aucun cas n’avait été détecté par les services de santé ou les centres de surveillance. Alors sortait-il d’un laboratoire ? S’agissait-il d’une souche manipulée génétiquement, dans laquelle on aurait inséré du porc, de l’oiseau, de l’humain pour en faire une arme redoutable ?
— Le seul point positif, c’est qu’il n’y a pas de nouveaux cas humains pour l’instant, fit Johan. Peut-être qu’il se propage mal entre les humains ? Peut-être qu’il va mourir de sa belle mort ?
— J’aimerais le croire.
— Et toi, ça a donné quoi, ton interrogatoire ?
Amandine porta une main à son crâne. Loin au fond de sa tête, elle sentait arriver la migraine.
— Pas grand-chose. A priori , il n’y a pas de données à croiser avec Buisson. Je vais envoyer ces infos à l’IVE, ils vont se mettre en contact avec toutes les relations de Buisson et Durieux, les gens qu’ils ont rencontrés et qui sont identifiés… Ça va très vite devenir lourd et ingérable.
— Bon… Sur ces excellentes mauvaises nouvelles, tu veux un café ? Un thé ?
— Je préférerais qu’on sorte d’ici. Je vais aux toilettes.
Elle s’isola pour ingurgiter son comprimé sécable de Propranolol, histoire d’endiguer le mal de tête. Certaines fois, ce traitement marchait, d’autres non. Ses migraines étaient une vraie plaie et la poursuivaient depuis des années. Elle avait déjà fait des analyses, on ignorait leur origine mais on supposait qu’elles pouvaient être dues à un subtil mélange entre les médicaments antiviraux, les changements de pression entre les laboratoires de haute sécurité et le monde extérieur, et le fait qu’Amandine stressait beaucoup trop. On lui avait préconisé d’alléger son travail, ce qui, ces derniers mois, était impossible.
Elle revint dans le couloir, faisant comme si de rien n’était. Elle n’aimait pas qu’on la voie avaler ses médicaments.
— T’en penses quoi, de tout ça ?
— La seule certitude, c’est que, pour l’instant, on a perdu la trace de notre virus. Mort, vivant ? Impossible de savoir.
— C’est la merde…
— Oui. Et Jacob est furax, par-dessus le marché. Il veut que l’un d’entre nous aille se taper des analyses de prélèvements qui entrent au CNR, pour réagir au plus vite si on avait d’autres cas. Il essaie depuis des heures de joindre Séverine Carayol ; elle est sur messagerie.
— Ce n’est pas trop le genre de Séverine de faire faux bond.
Johan regarda sa montre.
— Tu as déjà passé la semaine dernière au CNR, je me colle aux analyses, cette fois. Je te bipe si on a des nouveaux cas, reste dispo. Quoi qu’il arrive, on se tient au jus.
— OK. Je sais pas toi, mais j’ai un très mauvais pressentiment.
Il était 22 heures quand Sharko rentra à leur maison de Sceaux, au sud de Paris.
L’habitation, datant d’une quinzaine d’années, ne se trouvait qu’à quelques kilomètres de l’ancien appartement du flic et n’avait rien d’extraordinaire : maison de ville de moins de cent mètres carrés, murs en crépis blanc, un étage. Lucie avait toujours rêvé d’un petit nid individuel, avec trois chambres, un jardin, une balançoire pour les enfants et une pelouse à tondre… Tant qu’ils resteraient en banlieue proche de Paris, ils ne pourraient pas avoir mieux, à moins d’être millionnaires. Mais c’était déjà pas mal, la ville était très agréable et ils s’y sentaient bien.
Читать дальше