Amandine observa la carte. Il y avait des croix dans de nombreux pays. France, Belgique, Pays-Bas…
— La croix la plus à l’est est en Allemagne. Rien dans les autres pays encore plus à l’est ? Pologne, Russie ?
— Vous avez vu exactement ce qu’il fallait voir. Mon contact à l’OMS m’a fourni les informations par mail sur le cygne mort équipé de ce genre de GPS.
Phong montra à Johan une toute petite boîte noire entourée d’une large bande élastique.
— Souvenir de mes anciennes années sur le terrain, je les utilisais pour des renards. On le met autour du cou des cygnes, et on les suit à la trace, heure par heure.
Amandine connaissait le fonctionnement de ces petites balises : il y en avait une de cachée sous le siège passager de son propre véhicule. Ainsi, en cas de vol de sa voiture, elle serait capable de la géolocaliser avec une application qu’elle avait sur son téléphone portable. Certains interpréteraient cela comme de la paranoïa, mais pour elle, il s’agissait juste d’une question de sécurité.
— Notre cygne nichait en Russie et a commencé sa migration fin septembre. Il s’appelait Mac Doom… C’est stupide de donner des prénoms à des cygnes, vous ne trouvez pas ?
— On le fait bien pour des tempêtes, répliqua Johan.
— Soit. Donc, notre cher Mac Doom a traversé la Biélorussie, la Pologne, puis… il est arrivé… ici…
Il décolla un peu la carte de la vitre et écrasa son doigt sur le nord de l’Allemagne.
— L’île Rügen. La plus grande île allemande, située en mer Baltique. Un véritable carrefour migratoire pour des milliers d’oiseaux, des grues, des oies, des cygnes, toutes sortes de volatiles qui viennent reprendre des forces durant un ou deux jours avant de poursuivre leur long périple. Mac Doom y a atterri le 7 novembre, j’ai les coordonnées GPS exactes du lieu de son séjour, une magnifique étendue d’eau. Il en repart le lendemain. Notre cher Mac Doom longe l’Allemagne par la côte nord, fait diverses pauses avant d’atterrir sur la réserve naturelle du Zwin, en Belgique, onze jours plus tard, où il meurt de votre grippe aviaire H1N1.
Il replia sa carte et considéra les deux scientifiques, l’air grave.
— Aucun oiseau n’est mort à l’est de l’île Rügen. Et, j’ai vérifié, toutes les espèces touchées par le virus sont connues pour faire étape sur l’île allemande avant de poursuivre leur route.
Amandine fronça les sourcils.
— Donc, le foyer infectieux se situerait pile sur l’île Rügen… Mais les cygnes contaminés qui volaient ensemble auraient dû mourir en même temps, non ? Toutes les espèces touchées auraient dû mourir à quelques centaines de kilomètres de l’île, dès le moment où la maladie se serait déclarée ?
— Les virus peuvent fonctionner différemment chez les oiseaux et chez les hommes, intervint Johan. Il y a deux hypothèses. Prenons le cas des cygnes. Hypothèse 1 : ils contractent tous le virus en même temps sur Rügen, mais certains individus ou certaines espèces sont plus sensibles que d’autres au microbe et meurent avant. D’autres oiseaux peuvent très bien être porteurs de la maladie et ne jamais la déclarer, jouant juste le rôle de vecteur. Le virus peut donc subsister très longtemps chez eux sans le moindre signe d’alerte.
— Comme chez les humains, d’ailleurs, fit remarquer Phong. Certains peuvent avoir le virus de la grippe sans même le savoir et juste le véhiculer, d’autres auront un petit rhume et d’autres encore en mourront.
— Et l’hypothèse 2 ? demanda Amandine.
— Un seul cygne a attrapé le virus sur Rügen. Et il le transmet aux autres lors des pauses migratoires, par l’intermédiaire de ses déjections. C’est moins probable, mais pas impossible. Le virus se multiplie et se dissémine dans l’eau ou les sédiments, un autre cygne est au contact de l’eau et attrape le virus. Il meurt plus loin. Et ainsi de suite. Rien n’empêche d’avoir un mélange des deux hypothèses. Bref, c’est compliqué, on ne connaît rien de cette nouvelle souche, elle est peut-être ultra-résistante en milieu naturel. Les virus grippaux mutent tellement qu’ils peuvent avoir des comportements très différents d’une souche à l’autre et d’une espèce animale à l’autre.
Phong alla chercher son ordinateur portable.
— Oui, ce sont de vraies machines de guerre, programmées pour se disperser et se reproduire le plus possible… Mon contact à l’OMS m’a signalé que les services de santé allemands avaient fermé l’accès à une partie de l’île Rügen hier soir. Les clichés qu’ils ont tirés sont remontés à la Shoc Room, puis chez les hauts responsables de l’OMS. Et donc, je pense que votre cher Alexandre Jacob est au courant depuis ce matin.
Amandine et Johan échangèrent un regard lourd. Jacob ne leur avait évidemment pas tout raconté, toujours caché derrière le sceau du fameux « confidentiel défense ».
— Donc, notre H1N1 serait né sur cette île, fit Johan. Avec toutes les espèces différentes d’oiseaux qui se côtoient et les échanges qui se font par les déjections et par les plumages, il serait le résultat d’une mutation aléatoire, d’un mauvais coup de dés de la nature…
— Ça aurait été possible s’il n’y avait pas les fameux clichés que je vais vous montrer. Vous n’allez pas en croire vos yeux.
Phong afficha une photo et tourna l’écran vers la vitre. Elle montrait un cygne mort, partiellement décomposé, flottant dans une mare d’eau.
— Tirée hier soir, vers 19 heures, heure de la découverte, sur l’île Rügen. Les services vétérinaires allemands ont trouvé vingt cygnes dans cet état sur l’île, à des endroits différents où les concentrations en oiseaux migrateurs sont très fortes. Opération menée dans la plus grande discrétion, évidemment, avec périmètre de sécurité protégé par la police.
Il déplia une seconde carte, quasi neuve, qui représentait l’Allemagne.
— Où tu as eu cette carte ? demanda Amandine.
Phong parut gêné.
— À la librairie du centre-ville. Ça va, j’ai fait attention. J’ai mis des gants, j’ai pris un nouveau masque et je l’ai jeté dans la corbeille à déchets infectieux en rentrant, d’accord ?
Amandine se mit à regretter de l’avoir impliqué dans cette affaire. Emporté par sa fougue, Phong avait fait une entorse aux règles fixées, aussi infime fût-elle.
— Tu n’aurais jamais dû sortir seul. C’est interdit, tu le sais.
— Ça va, Amandine. Ça ne se reproduira plus, OK ?
La jeune femme peina à se concentrer sur la carte lorsque son mari la tourna vers eux.
Il avait marqué au moyen de points les vingt endroits sur l’île de Rügen.
Johan observa et écarquilla les yeux.
— Tu plaisantes ?
— Crois-moi, ce n’est pas le genre de sujet avec lequel j’ai envie de plaisanter.
Johan soupira et s’enfonça dans le fauteuil, se tenant le front. Amandine, elle, restait figée face à la carte. Les vingt points qui représentaient les cygnes morts, distants les uns des autres de plusieurs centaines de mètres d’après l’échelle, constituaient trois cercles parfaits.
Trois cercles concentriques.
Phong but une gorgée de thé.
— La nature ne peut pas être responsable de « ça ».
Les scientifiques secouèrent la tête. Ils étaient pétrifiés. Amandine n’arrivait pas à admettre ce que ses yeux voyaient. Une figure géométrique qui défiait la logique.
— Si ce n’est pas la nature qui a placé ces cygnes morts de manière qu’ils forment ces trois cercles concentriques, c’est…
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