— Si tu savais à quoi elle ressemble, ma vie.
Chloé eut un sourire pincé.
— J’ai croisé une voiture sur le chemin, en arrivant chez toi. Je n’ai pas pu voir le chauffeur à cause des vitres fumées. Mais je suppose que c’était une charmante jeune femme.
— Quel genre de voiture ?
Elle réfléchit quelques secondes.
— Le gros modèle d’Audi, couleur noire je crois, mais tu dois le savoir mieux que moi, non ? Tu vises haut à présent. Elle travaille dans quelle branche ?
Ilan resta sans voix. Le chemin qui quittait la petite route communale, à un kilomètre, ne menait qu’à une seule maison : la sienne. Une voiture n’avait rien à faire dans les parages. Il se caressa machinalement l’avant-bras, songeant au cratère sur sa peau.
Quelqu’un le surveillait et était entré chez lui, il en avait désormais la conviction. Les ombres existaient vraiment, elles ne jaillissaient pas seulement de son imagination.
Mais par où avait-on pu pénétrer dans la maison, puisque toutes les portes et fenêtres étaient verrouillées ?
— Je reviens, fit-il. Tu peux taper le mot de passe du Wi-Fi, c’est « Catondutique ».
Il grimpa en quatrième vitesse et fonça dans la salle de bains. Sans faire de bruit, il décrocha le miroir au-dessus du lavabo pour accéder à une cache creusée dans le mur.
À l’intérieur, une enveloppe marron.
Heureusement, le grand cahier secret de son père était toujours au fond de l’enveloppe.
Il le feuilleta, histoire de vérifier que rien ne manquait. À l’époque, aucune page n’avait été utilisée, sauf une particulièrement intrigante, au beau milieu, toujours bien en place. Sur celle-ci se trouvait un mystérieux dessin fait avec différentes encres de couleur, au détail très fin, représentant un paysage de montagnes et de pins, avec un lac, un arc-en-ciel, et une petite île sur la gauche de l’étendue liquide. L’arc-en-ciel était particulier, car il y avait trois bandes bleues de nuances très proches mais cependant distinctes, puis du jaune et de l’orange. Le point de vue était situé en hauteur, comme si l’observateur était perché en haut d’un pont ou d’une falaise. Une phrase au-dessus de l’illustration disait : « Ici-bas c’est le Chaos mais au sommet, tu trouveras l’équilibre. Là sont toutes les réponses . »
Et au bas de la page était inscrit, si petit que c’était à peine visible :
H 470
H 485
H 490
H 580
H 600
Les parents d’Ilan avaient été chercheurs en neurosciences, et avant leur disparition ils avaient travaillé dans un centre de recherches à Grenoble. Ils partaient toute la semaine pour ne revenir que le week-end, et Ilan ignorait globalement tout de leurs réelles activités. Mais quelque temps avant de disparaître en pleine mer, ils avaient annoncé à Ilan qu’ils avaient fait des découvertes censées révolutionner le monde de la recherche scientifique, notamment sur le fonctionnement de la mémoire et les mécanismes de l’oubli. Ilan se souvenait de leurs visages à la fois graves et sereins. D’une certaine forme de joie, teintée par des nuages sombres.
Aujourd’hui, personne n’avait la moindre idée de l’endroit où se trouvaient ces découvertes, ni ce que les Dedisset avaient fait de leurs travaux. Mais Ilan avait la certitude que son père avait un jour craint pour leurs vies, et qu’il avait volontairement crypté dans ce dessin l’endroit où se nichaient ses recherches si importantes.
C’était peut-être aussi pour cette raison que ses parents détenaient une arme chargée, au fond d’une armoire.
Ils avaient eu peur de quelque chose. De quelqu’un.
Ilan revint vers le cahier. À l’intérieur était dessinée cette redoutable carte au trésor, quasiment indéchiffrable. Cela faisait presque deux années qu’Ilan cherchait, et il n’avait jamais percé le mystère laissé par son père, cet homme qui lui avait donné le goût des puzzles, des casse-tête, des chasses au trésor. Comprendre les secrets de la mémoire, comme il l’avait fait toute sa vie, était en soi une quête bien énigmatique.
Ici-bas c’est le Chaos mais au sommet, tu trouveras l’équilibre. Là sont toutes les réponses.
Pourquoi son père ne lui avait-il jamais donné le moindre indice sur la façon de résoudre cette énigme ? Le jeune homme avait tout essayé, décortiqué des milliers de photos sur Internet pour tenter de découvrir d’où venait ce paysage dessiné ; il avait aussi cherché des rapports entre les numéros au bas de l’œuvre. Que signifiait le H, devant chacun d’eux ? Pourquoi les nombres étaient-ils dans cet ordre ? Et pourquoi y avait-il cet étrange arc-en-ciel aux couleurs si particulières, alors qu’il n’y avait ni soleil ni pluie pour en expliquer l’apparition ?
Ce dessin et ces nombres curieux restaient définitivement muets.
Ilan remit précautionneusement le cahier à sa place. Personne ne connaissait son existence, à part Chloé et, peut-être, quelques collègues de confiance de ses parents, dont Ilan ignorait l’identité exacte. Même son ex-petite amie, la plus brillante des chasseurs de trésor à ses yeux, avait calé devant l’énigme élaborée par son père.
Qu’avaient découvert ses parents ? Un remède miracle capable de révolutionner le monde de la médecine ? De nouvelles théories sur le fonctionnement de la mémoire ? Pourquoi avaient-ils mené leurs recherches secrètement, sans jamais confier leurs travaux à quiconque ? Et surtout, où étaient dissimulés leurs documents ?
Quels sombres secrets cachait cette étrange carte ?
Ilan finit par redescendre.
Son ex-petite amie l’attendait au bas des marches, et elle s’impatientait.
Chloé plaça l’ordinateur sur la table basse, l’écran orienté vers le fauteuil. Elle partit fermer les volets roulants du séjour, ce qui interpella Ilan.
— Une sale habitude, expliqua Chloé. Depuis quelque temps, je préfère bosser dans le noir.
Elle alla s’asseoir juste à ses côtés, comme au bon vieux temps, lorsqu’ils passaient leurs soirées à fureter sur Internet. Le jeune homme ne trouva pas la force de réagir : à surgir ainsi, si différente, si belle, la jeune femme lui faisait mal et elle ne s’en rendait même pas compte. Elle était ailleurs, dans son monde.
Elle ouvrit un navigateur Internet.
— Ton IP est anonyme ? demanda-t-elle.
— Oui, pourquoi ?
— Tant mieux, on ne sait jamais. Fini, le temps où je laissais traîner mon adresse IP partout.
Elle tapa une adresse. Ses doigts couraient à une vitesse hallucinante sur le clavier. Un site Web s’afficha.
— Voici le site officiel du zoo d’Anvers, dit Chloé. Je te fais l’impasse sur la façon dont je suis arrivée jusque-là, il faudrait des journées pour que je te raconte tout ce qui s’est passé depuis notre séparation.
Ilan essayait de contenir le démon qui, jour après jour, continuait à gronder dans son ventre. Décrocher du jeu, c’était pire que de lâcher la cigarette. Paranoïa était un mélange addictif de virtuel et de réel. Sauf que Paranoïa n’avait ni concept ni objectif. Il existait sans vraiment exister, véhiculé par les rumeurs, et personne n’en connaissait les règles ni le but ultime. Nul n’y avait peut-être même un jour joué.
Comment y entrer ? Comment en sortir ? Pas de réponse. Seule promesse : un jour, quand le moment serait venu, le jeu serait là, et il y aurait un gain de trois cent mille euros pour celui qui oserait affronter ses plus grandes peurs.
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