Comme si le fait d’évoquer le Gros avait déclenché le mécanisme tortueux du hasard, le standardiste m’annonce un coup de grelot de Courchevel.
Voix bérurienne semblant arriver des antipodes.
— C’est toi, San-A. ?
— Si ce n’est pas moi c’est rudement bien imité. Je me trouve en face d’une glace et je peux te dire que l’illusion est parfaite.
— Je m’en fous que tu débloques, c’est l’État français qui paie la communication, rouscaille l’Enflure.
— Où en es-tu ?
— J’ai de la neige jusqu’au menton.
— Une veine que tu aies pu dénicher un appareil téléphonique ! Et notre homme ?
— C’t’à cause de lui que j’te cause.
— Qu’est-ce qu’il fait ?
— Du ski, mon vieux, tout bêtement. Il devait rudement avoir envie de pister ; à peine arrivé qu’il était sur les planches et qu’il fonçait vers les tire-miches. Comment veux-tu que je le suive : en costume de ville que je suis, sans skis… Et puis quoi : j’sais pas skier !
— Raison majeure, gouaillé-je.
— Majeure mes choses, bougonne l’ignoble depuis les sommets alpins. Moi j’ai horreur de la neige, tu me croiras si tu voudras mais ça me flanque le bourdon.
— Je sais, depuis ta naissance t’es contre la blancheur.
— C’t’une allusion ?
— Non, Béru : une constatation.
— Ah bon !
— Raconte ton arrivée là-bas ?
— Une vraie expédition, mon pote ! Si tu voyais ces virages pour grimper ! Moi, comme une crêpe, je m’étais foutu à gauche, du car, côté vallée. Tu vois le gouffre avec, tout en bas, des maisons grosses comme des morpions. Et puis ça patine ! À un moment j’ai cru qu’on allait à dame. Mon vin chaud de Moutiers me revenait de l’estomac.
— Assez de poésie, la suite !
— Bon ! Bouscule pas, je l’ai z’assez z’été comme ça !
« On est arrivés tout là-haut. Y faisait même pas jour et y avait du brouillard. J’ai pris du champ et j’ai regardé ce que faisait le niace. »
— Et que faisait-il ?
— Il récupérait ses bagages et ses skis. Ensuite il est allé à un hôtel.
— Lequel ?
— J’sais pas. Plus haut que le mien, je sais où, mais j’ai pas su noter le blaze parce qu’il y avait de la neige sur l’enseigne.
— Et alors ?
— Moi j’suis allé aux Alpes où ce que tu avais prévenu à mon sujet. Ils ont été très gentils. J’ai une chambre avec vue sur la mer.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Parole d’homme. Y a un tableau qui représente la Côte d’Azur en face de mon plumard.
« Je crois que c’est Monaco, j’suis pas sûr, je demanderai. »
— Ça n’est pas le plus important.
— D’ac, mais faut s’instruire.
— Ensuite ?
— Ben, mon installation a été vite faite vu que j’avais pas de bagages. J’ai bu un caoua. Puis j’ai été z’au bureau de poste où ton mandat venait d’arriver, à ce propos je te remercie d’avoir fait le postillon.
— Le postillon ?
— Non, je veux dire diligence. Je me suis alors pris par la main pour aller draguer près de l’hôtel de Bergeron.
« Un chemin qui montait, misère ! Trois fois que j’ai eu droit à un billet de parterre avec mes semelles cuir ! Je te préviens : si je serais pour séjourner ici, faut que je m’équipe. »
— Équipe-toi.
— Je note. Bon, comme je me pointais, le Bergeron sortait avec deux paires de skis.
— Deux paires ?
— Une aux lattes, l’autre sur l’épaule. Il a foncé vers un remonte-pente qu’ils appellent entre-côte, ou côte-en-pente, j’me rappelle plus.
— Belle-Côte ?
— C’est ça. T’es calé en géographie, toi !
— Et puis ?
— Et puis mon zig s’est envolé avec toute une bande de loquedus. Moi j’étais comme la poule qu’a couvé un canard et qui le voit faire la brasse coulée sur l’étang. Je suis revenu à mon hôtel d’où ce que je te bigophone.
Un silence. Dans l’écouteur, je perçois cette clameur caractéristique qui règne en permanence sur les stations de sports d’hiver.
— M… ! on a coupé, brame le Gros.
— Mais non, je suis toujours là. Je pense.
— Tu pourrais penser tout fort, que ça amortisse les frais !
— Ce qui me chiffonne, Gros, ce sont les deux paires de skis.
— Tu sais, riposte le Gros, c’est moins rare de voir un type avec deux paires de skis qu’avec deux paires…
— Pense que les demoiselles des pététés sont probablement à l’écoute, Béru. Et refrène tes instincts de soudard.
« Lorsqu’il est allé retirer ses bagages à la consigne, il n’en a pris qu’une paire ? »
— Oui.
— Bon, continue de surveiller le comportement du zig, j’arrive.
— Tu arrives ?
— Oui. Fais-moi retenir une chambre.
Ça m’a pris d’un seul coup d’un seul. Mon vieil instinct m’a averti que Courchevel devenait maintenant le centre de gravité de l’enquête. Vous savez à cause d’au sujet de quoi ?
À cause de cette carte postale trouvée dans la boîte à ordures de Boilevent et qui venait précisément de Courchevel.
Et puis je me dis que feu Boilevent fabriquait des fixations pour skis. Cette occupation est en somme en rapport direct avec ce noble sport non ?
Oui, faut voir ça de près.
— T’as pas de train avant cette nuit, affirme Bérurier, donc tu seras là demain matin ?
— Je vais prendre l’avion pour Genève, puis je me ferai conduire là-haut en taxi, j’arriverai dans l’après-midi.
— Chouette, ce soir y a la fondue à l’hôtel !
Il raccroche en salivant. Je l’imite.
— Alors, tu pars ? demande Pinaud.
— Oui, rétorqué-je. Crois bien que ça me fend le cœur de te quitter, mais le devoir a ses exigences !
CHAPITRE XI
Les pas sur la neige
Le bar des Grandes Alpes est plein de clients élégants lorsque je fais mon entrée. Il y a là des dames en technicolor, des messieurs en pull-over et un barman en veste blanche. Plus, disons-le sans plus attendre, un très surprenant personnage qui passe aussi inaperçu qu’un tableau de Millet dans une exposition de Picasso.
L’individu en question porte un pantalon fuseau rouge, une chemise à carreaux noirs et blancs, des après-skis blancs et un anorak bleu ciel. Il est coiffé d’un bonnet rouge, très long, qui lui retombe sur la nuque. La pointe du bonnet se poursuit par une cordelière blanche, laquelle se termine par un magnifique pompon de même métal. Il fait un mètre quarante de tour de taille, sa chemise dégrafée laisse voir une végétation luxuriante, mais pas luxueuse du tout. Les joues de l’homme ignorent l’eau, le savon, le rasoir et, à plus forte raison la lotion Men’s After Shave. Son nez est important. Quand il se mouche, il doit avoir l’impression de serrer la main à un ami. Le froid a poli, rougi, illuminé, enluminé, ciré, carminé, lustré le naze en question.
Qu’ajouter de plus, sinon que l’homme à nom Bérurier ?
Juché sur un haut tabouret, le Gros parle d’abondance (ses cornes aidant) à un auditoire qui se tord de rire.
Il raconte des prouesses à skis qu’il aurait accomplies dans sa jeunesse et je le soupçonne d’avoir potassé le manuel du parfait petit skieur dont il aurait mal assimilé les termes techniques.
— Moi, déclare ce Tartarin des neiges, j’allais skier dans le Malaya. Ces pentes à la gomme comme je vois ici, c’est juste bon à dégrossir les débutants. Je me mettais au sommet et je piquais en shoot. Ensuite, je faisais des juliénas, des perce-neige virage, des perce-neige pas virage, du râpage, du sale-homme, fallait voir !
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