Que ce soit toujours la nuit, dans les villes, sur les pans des montagnes ; une nuit légère et magnifique, une nuit sans lune ni étoiles, avec rien qui pût monter et briller dans l’ombre, rien qui pût dégeler les choses. Un noir absolu, ni bleu ni brun, un noir d’aveugle ; où toutes les sources de lumière auraient été anéanties, les braises des cigarettes, les allumettes en train de brûler. Où toutes ces lueurs venimeuses auraient été soufflées. Piétinés, les montres phosphorescentes, les vers luisants, les feux rouges des voitures. Piétinés avec rage, tués à coups de bâton, étouffés sous des édredons. On aurait passé des mois, comme ça, à crever les réverbères, à arracher les yeux des chats, à démolir toutes ces petites scintillations ignobles, qui rongent, qui font mal. Même on aurait fracassé les miroirs, de peur qu’ils ne captent quelque rayon échappé et ne le répercutent au loin, bêtement. Alors, quand il ne serait rien resté sur la terre que ce rideau noir, on s’en serait couvert la tête, et on aurait été bien.
Quand il eut fini de regarder le soleil et de penser à toutes ces histoires extravagantes, Roch s’engagea sur la chaussée et traversa. Il parvint au trottoir opposé, tourna à gauche et suivit une sorte d’avenue très encombrée. Il rasa les murs, pendant cinq bonnes minutes, jusqu’à une sorte de square occupé en son centre par un autre jardin. Roch savait qu’à une des extrémités du jardin, il y avait une fontaine. Il traversa la rue, faillit se faire écraser par un triporteur, et chercha la fontaine. Au hasard, il se mit à marcher dans les allées du jardin, sur le sol couvert de gravier. C’était comme un labyrinthe : les chemins avaient été tracés, semblait-il, sans aucun souci de perspective, et peut-être même avec l’intention maligne de faire perdre la tête aux vieilles femmes qui s’y aventuraient. Des massifs de lauriers, des haies de cyprès bouchaient la vue de tous les côtés, et parfois, au bout d’une série de tournants, d’escaliers, de tonnelles, on tombait sur un cul-de-sac.
Comme entouré d’un nuage de chaleur et de tumulte, Roch marchait au hasard à travers le jardin, à la recherche de l’eau. La plupart des bancs étaient occupés par de vieilles femmes en deuil, qui parlaient, tricotaient, lisaient ou ne faisaient rien, en le regardant passer ; mais Roch ne les voyait pas. Il avançait, contracté, furieux, tous les sens éveillés pour trouver la fontaine. Les tonnelles succédaient aux tonnelles, la lumière blanche, traversant les trous des feuillages, faisait des flaques sur le chemin sablonneux. Des cris d’oiseaux fusaient des cachettes, près des pelouses et, quelque part à l’autre bout du jardin, des enfants hurlaient périodiquement, comme si on les égorgeait les uns après les autres. Quand il n’en resterait plus, quelle paix ce serait ! Roch continua à traverser le jardin, à tourner dans le petit chemin sinueux. Tout d’un coup, il entendit le glouglou de l’eau qui coulait ; il s’arrêta et essaya de repérer la direction du bruit ; cela semblait venir de sa droite. Roch s’engagea dans un autre sentier, marchant vite. Il monta quelques marches d’escalier et tourna autour d’un cyprès. Là, le sentier entrait sous une tonnelle obscure, et n’allait pas plus loin. Roch pénétra dans l’ombre, le front ruisselant de sueur, et il s’immobilisa sur le seuil de la tonnelle. À l’autre bout de la caverne, dans l’ombre, un homme et une femme s’étreignaient avec violence. Ils étaient assis sur un banc, les corps tournés l’un vers l’autre, les bras plongés à l’intérieur de leurs habits, et le haut de leurs bustes, leurs épaules, leurs poitrines, leurs visages étaient si étroitement serrés qu’on ne pouvait les distinguer l’un de l’autre. Crispés dans cette pose, ils ne bougeaient presque pas, sauf la tête de l’homme qui se secouait parfois au milieu des cheveux de la femme, et leurs jambes qui raclaient le sol dans tous les sens, qui avaient parfois de brusques mouvements de marche sur place, dans le genre de réflexes de galvanisme. Roch les contempla un moment, debout à l’entrée de la tonnelle. Il ne sentit pas la fraîcheur des feuilles, comme un toit au-dessus de sa tête, ni le doux parfum des fleurs cachées. Il n’entendit pas le souffle rapide des deux amants, ni la rumeur de la ville qui parvenait jusque-là, faiblement, par à-coups. Pour lui, l’espace de cette tonnelle était devenu quelque chose comme l’enfer, une cabine étouffante et sale, où tout était bouillant d’une chaleur malsaine, sentait la sueur, l’haleine puante, où un étrange bruit monocorde vibrait continuellement dans l’air, comme une sirène, un fracas intolérable qui pénétrait les oreilles et s’installait dans le corps entier, travaillait les organes, emplissait l’estomac d’acide, faisait battre le cœur à une cadence folle.
Roch sentit un dégoût inexprimable entrer en lui ; et pourtant, il n’arrivait pas à détacher son regard des deux silhouettes collées l’une à l’autre. Il était en quelque sorte pris dans de la glu, comme une mouche, et l’air, devenu épais soudain, paralysait ses membres.
À la fin, l’homme l’aperçut et se redressa sur le banc ; la femme tourna la tête de son côté, ouvrit la bouche et dit quelque chose.
Ils restèrent ainsi une ou deux secondes, sans parler, puis l’homme se leva et vint vers Roch.
« Ça vous intéresse ? » dit-il.
« Je — », dit Roch.
La femme se leva à son tour et prit le bras de l’homme.
« Viens, partons », dit-elle.
« Jamais de la vie », dit l’autre ; il s’avança tout près de Roch.
« Je vous ai demandé si ça vous intéresse ? » répéta-t-il.
Roch essaya de parler ; l’homme lui envoya une bourrade et il chancela.
« Qu’est-ce que ça veut dire, venir espionner les gens comme ça ? »
« Je t’en prie », dit la femme, « allons-nous-en. Je t’en prie. »
« Alors ? Vous n’avez pas entendu ? » cria l’homme. « Filez tout de suite, sinon… »
Roch fit un pas en arrière. Mais ses yeux ne pouvaient pas se détacher de l’endroit si chaud, au fond de l’ombre, où l’homme et la femme étaient assis tout à l’heure. Brusquement la colère monta en lui, et une sorte de folie s’empara de son esprit. Comme l’homme revenait à la charge, criant de plus belle :
« Vous allez filer, oui ou non ? »
Et tandis que la femme le retenait par la manche de sa chemise en disant :
« Je t’en prie, je t’en prie »
Roch bondit en avant. Ses mains saisirent l’homme à la gorge et se crispèrent furieusement ; puis elles se mirent à frapper avec rage, au hasard, sur la face, sur le cou, dans le ventre. Ils tombèrent tous deux par terre, se débattant dans le gravier. L’homme se défendait mal et, après avoir reçu une série de coups de poing sur le nez, il commença à saigner. Roch continua à le frapper sauvagement. Entre ses dents serrées, il laissait fuser des cris incohérents : « Han ! Han ! Tiens ! Malade ! Je suis malade ! Je suis malade ! Han ! Tu comprends ! Pas le droit ! Je suis malade ! Pas le droit ! Han ! Han ! » Il sentit la femme qui le tirait par les cheveux, eu criant d’une voix hystérique : « Assez ! Assez ! Laissez-le ! Laissez-le ! » et il la repoussa d’un coup de pied. Au bout de quelques secondes, le combat fut terminé. Roch se releva, hébété, et regarda son adversaire qui rampait par terre ; l’homme avait la chemise déchirée, près du cou, son pantalon blanc était sali de poussière, ses cheveux étaient dépeignés et il saignait du nez. Roch lui-même était en piteux état. Les boutons de sa chemise avaient été arrachés et, en passant la main sur sa bouche, il vit qu’il avait la lèvre inférieure ouverte. Roch contempla la tonnelle encore un instant, puis il s’en alla sans entendre la femme qui l’injuriait. Il redescendit le chemin et se perdit à l’intérieur du jardin.
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