— Garde tes jérémiades pour « eux », s’ils nous prennent, lâche Petit Louis. Les beaux sentiments ne sont pas faits pour les gens de notre condition. Chez nous il y a les braves types et les autres. Ça nous vient tout seul comme la puberté. Toi tu es un brave homme, moi je suis un dégueulasse et le Petit Jésus l’a voulu comme ça. Personne ne peut changer notre façon d’être et nous n’avons pas les moyens de nous offrir de la morale et de l’honneur lorsque les fées ont oublié de nous en attribuer le jour de la distribution.
« Tes faux soldats, je les ai tués et, si tu veux tout savoir, ça m’a fait bougrement plaisir ; que veux-tu, j’aime pas les héros. Un héros, c’est bien joli tant que ça vit, mais une fois mort, c’est rudement con. Chaque fois que j’en allongeais un, je me disais : « C’est moi le vrai héros. » Et c’est pour cela, comprends que je ne veux pas mourir. Toi, tu fais bon ménage avec l’idée de ta disparition. Tu me fais marrer, tiens. Tu as presque soixante ans et tu n’as même pas compris ce que c’était que la vie. Eh bien, moi, je le sais, papa : la vie c’est comme un secret caché en moi, il n’y a qu’en moi que je puisse le trouver. Tout ce qui existe a ses racines dans ma poitrine… »
— Tu es fou, dit le père en esquissant un geste las, tu me répugnes comme une brute malfaisante. Mon pauvre enfant, tu parles en aveugle, tu ne veux pas voir ce qui existe et tu nies tout ce que tu ne vois pas. Comment pourrai-je te montrer où se trouve la vérité.
— Où se trouve la vérité ! pouffe Petit Louis. Mon père, gardez-vous à droite, mon père, gardez-vous à gauche ; il existe autant de vérités que d’individus. Donc, pour moi, il n’y en a qu’une : la mienne.
Le père regarde son épouse. Est-ce là mon fils ? semble-t-il lui demander.
Elle s’affaisse un peu plus sur sa chaise. Comme elle est facile cette grosse femme, moite et bonne. Sa vérité elle la connaît bien : c’est ses enfants. Elle l’exprime au père avec ses yeux de brebis.
— Tu es une sainte, dit gravement le père en lui saisissant la main.
— C’est vrai, approuve Hélène.
Petit Louis sourit à un paradis où trônent des dieux mafflus.
Le père éprouve le besoin de parler encore des soldats :
— Vois-tu, Petit Louis, j’ai l’impression de descendre de toi, c’est idiot, hein ? Cela parce qu’une race évolue et que je suis plus évolué que toi malgré ma lourde bêtise. Ces soldats de ton âge sont mes frères et toi, tu es quelque chose d’infiniment vieux car tu les détruis. Tu es installé dans ton mal et tu te nourris de ta pourriture. Je persiste à croire tout de même que tout cela est ma faute. On met des tuteurs aux arbrisseaux et toi je t’ai laissé pousser n’importe comment.
— Mais non, papa ! s’écrie Hélène, tu n’as rien à voir dans le cas de Petit Louis. Il est devenu lui-même avec les idées spirituelles que notre humanité bouleversée lui a proposées.
Petit Louis reconquiert son aisance crapularde.
— Stop ! fait-il en dévisageant sa sœur. La philosophie n’est pas le genre de la maison.
La mère sourit avec indulgence. Elle dit doucement :
— Mes pauvres, vous vous usez les nerfs en discussions mauvaises. Toutes ces choses sont trop fortes pour nous. Si elles vous intéressent vous serez toujours à temps de vous en occuper quand nous serons chez mon frère.
Hélène pense à son amour inconnu : voilà l’homme qu’il leur faudrait pour les sauver. Elle veut retrouver la nuit ample et sonore de la montagne et le murmure du gel, et les lumières d’amour enfouies au fond des brumes.
Petit Louis déteste la campagne mais il aimerait y vivre désormais, pour avoir peur de la foudre les jours d’orage ; pour avoir peur des taureaux en franchissant les barrières ; pour avoir peur des chiens la nuit. Ah, comme ce serait bon de se heurter à un effroi familier, facile à dissiper. Oui ! fuir sa peur pour avoir peur…
« J’aurais toujours, décide-t-il, une baguette de noisetier pour me défendre des vipères, je ne nagerais jamais jusqu’au courant de la rivière, je changerais de vêtement chaque fois que je serais en sueur, je ne boirais pas l’eau des sources, je ne mangerais d’aucun champignon, je… »
Le père de nouveau se sent las. Il voudrait travailler, travailler, jusqu’à mourir au bout de sa pioche.
Ils sont comme des gens réunis par hasard dans un salon d’attente. Ils s’observent à la dérobée ou se regardent d’un air faussement affable. Le sens de leur famille s’égare, chacun vit étroitement avec soi-même et compose son propre foyer. Chacun s’assiste, se veille, s’étudie.
Je suis seul dans ce danger des autres. J’ai précédé mon existence jusqu’à ce jour et j’attends qu’elle achève de pénétrer en moi. Ce qui se prépare dans cette pièce, ce n’est pas mon avenir, mais mon passé. Les autres ont contribué à me faire, mais les autres sont moi, puisque je les ai assimilés .
L’inutilité des mouvements devient de plus en plus évidente. S’ils étaient capables de réaction, ils crieraient de peur en s’apercevant, car ils sont nullement habitués les uns aux autres et se rencontrent à chaque regard.
Depuis leur naissance, ils s’acheminent vers cette paralysie. Voilà des heures qu’ils luttent contre eux-mêmes, mais maintenant le calme descend en eux comme une grâce. Ils ont appris la résignation.
L’esprit de famille couve encore chez la mère, c’est une sorte de brandon, avivé de temps à autre par des élans maternels ; mais chez le père, le cœur est dévasté et glacé comme un âtre éteint. Le père vit dans de la cendre conservant encore des formes fragiles que chacun de ses mouvements démolit et il s’isole plus obstinément, à mesure que s’unifie son passé.
Les parents sont aussi terrifiants et amples que le silence. Ils reposent, repus de vie, dans cet instant perdu, apprenant le néant de leurs âmes.
La présence d’Hélène palpite doucement. Elle imagine son corps aux formes précises, sa chevelure rousse, et pense à cette silhouette comme à un être étranger qu’elle aurait rencontré par hasard et dont le souvenir se serait fiché dans sa mémoire. Elle se lève et marche en elle, lentement, sans bruit. Pour ne pas l’éveiller, dirait-on.
« Je suis intacte, pense-t-elle, voilà bien ma force et mon éternité. Je me poursuis implacablement tandis que Petit Louis trébuche, sa peur étant trop lourde. Il sait bien qu’un homme se manifeste avant tout pour lui-même. Petit Louis sait qu’il n’existe que pour exister. Il ne signifie rien d’autre que sa vie. Et il tremble de se disparaître. »
Oui ! Petit Louis a peur.
Ses sens sont décentralisés. Ils s’exercent en s’ignorant. Ainsi il voit la table : c’est une table . Il touche la table : ce n’est pas la même table . Il entend le bruit de la table qui répond à son contact : voici une autre table . Il pourrait également la goûter et la sentir, l’effet demeurerait identique. Ses cinq sens ne lui traduisent plus : la table, mais cinq tables .
Signe de mort ? Sans doute, puisqu’il est accablé de cinq vies.
Il se démultiplie. Ses sens se répandent dans la pièce. Il éclate.
Et partout, autour d’eux, une habitude de vie mendie : des cris au-dehors, des objets environnants… Le jour transparent, collé sur des pellicules de jour où se mêlent des filaments de soleil.
Midi pèse sur la ville. La chaleur tourne dans le four du ciel comme un fer rouge. Les gens s’assoupissent un peu épuisés par leur allégresse. Leurs rires sont mous, leurs regards fatigués d’extase.
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