Otto ! Que vient faire ici cette silhouette de fer, glacée dans son isolement ?
Hélène se met lentement sur le dos comme une barque renflouée par la marée.
Voilà M. Otto, sinistre et familier, plein d’Allemagne, plein d’une nostalgie austère, pensé par Wagner et animé par une hérédité implacable. M. Otto s’assied au chevet d’Hélène comme avant.
« — Bonjour, mon petit amour français », murmure-t-il de sa voix morte.
Tout était insensible et vaste chez cet homme.
« — On dirait que vous êtes une machine de vie, obéissant à la loi de ses rouages », disait parfois Hélène.
Il ne riait pas. Il tapotait la joue de la jeune fille tandis qu’une lente insolence animait son regard.
« — Vous autres, Français, commençait-il, vous existez avec votre langue. Des mots, du bruit, ou sinon vous vous tarissez. »
Il se tient au bord d’Hélène comme au bord d’un paysage, tendu dans sa contemplation.
Hélène se dit :
« C’était un être immuable. Tiens, observe-t-elle, nous parlons au passé des gens qui ont disparu de notre horizon. »
À la réflexion, Otto justifie cette déformation. C’est un type qui n’occupe aucune place dans le temps, sa présence et son souvenir produisent une impression identique ; on ne peut pleurer sa mort, car il est fait d’immobilité et de silence.
Elle soupire sur son bras replié. Petit Louis mordille sa cigarette et crachote des brins de tabac.
« Ces gestes préparent le souvenir que Petit Louis laissera, songe Hélène. Lui est un être vivant dont la durée minutieuse revêt une importance constante, chaque battement de son cœur le propulse dans son destin limité. »
Soudain elle songe au danger arrivant d’Afrique, et qui se rue sur Petit Louis.
Son frère va peut-être mourir. Il va subir précocement la terrible métamorphose et un prodigieux silence s’appesantira partout où il devrait se trouver.
— Écoute, Petit Louis, balbutie Hélène. Je t’aime bien, tu es un être abject pour les autres, mais leur répulsion même te sanctifie.
Elle le chérit par précaution, eu égard à sa disparition possible.
— Grosse bête, fait Petit Louis.
Hélène remue dans le lit. Les plis de ses vêtements la meurtrissent.
— Tu devrais te lever, conseille la mère. Tu t’énerves au lit.
Comme elle comprend bien le corps de sa fille !
« Une mère, pense Hélène, est éternellement unie à ses enfants par le cordon ombilical. » Elle regarde avec une curiosité effarée cette bête à tendresse au ventre difforme.
— Tu as raison, approuve-t-elle, je vais respirer un peu d’air frais.
Le jour est installé tranquillement à la fenêtre. Un petit vent propre court tout nu dans les rues, turbulent comme un chérubin.
— Qu’est-ce qu’ils foutent en bas ? demande Petit Louis.
Hélène se penche. Elle aperçoit une foule morcelée qui fermente.
— Les gens…, dit-elle ; ils attendent…
— Nous aussi, grommelle hargneusement le garçon.
Le père a un coup de courage :
— Allons, on s’en sortira.
Hélène le regarde parler. La langue du vieux bouge comme une bête dans de la salive mousseuse.
Hélène se laisse choir sur un siège et fredonne :
— Adieu l’hiver morose
Vive la rose…
— Je m’en souviens, fait la mère, extasiée, cette chanson !… Tu avais des galoches, un manteau gris, un béret blanc, un petit panier dans le dos où tu mettais ton goûter et ton ardoise. C’était le beau temps. Chante-la toute.
Hélène chante d’un air gêné, en évitant les regards. La chanson ressemble à un chou emperlé de rosée. Elle évoque un matin fou et du bonheur salubre. Les narines de Petit Louis se pincent avec ivresse. Le père sourit.
Il murmure soudain :
— C’est bête une chanson, mais on y met un tas de choses dedans.
Lorsqu’elle a terminé, Hélène regarde son frère.
— Tu es capable de bonté, fait-elle en prenant un ton enjoué pour atténuer la gravité de ce qu’elle énonce. L’admiration c’est de la bonté, tu ne crois pas, papa ?
— Bien sûr, approuve le père.
Ses yeux bleus sont comme deux trous d’infini dans sa figure sale.
— Moi, je n’aime pas les chansons modernes, révèle Petit Louis. Elles célèbrent toutes l’amour ; et les femmes des chansons, dans mon idée, sont putassières. Et puis les femmes, quelles qu’elles soient, me répugnent ; on perd son temps à les séduire, pour quoi ? Pour s’engloutir entre leurs jambes.
Gêné, le père va boire au robinet. La mère lui dit :
— Tu te gonfles l’estomac. (Et aux enfants :) Si on mangeait un morceau ?
— C’est vrai, il faut manger, constate Hélène avec surprise.
— J’ai des œufs durs, triomphe la mère.
Elle rayonne ; une fois de plus elle va se transmettre dans de la nourriture. Une joie intime glisse en elle et s’épanouit dans son ventre.
Petit Louis questionne avidement :
— Et puis ?
Hélène, pliée en deux sur la barre d’appui ne répond pas. La voix sournoise de son frère arrive derrière elle et l’importune, elle se glisse entre les folles ovations comme une voix de rêve sans inflexions.
— Parle ! supplie le garçon.
La barre communique sa matière à Hélène, elle sent que son estomac devient de bois.
Les rues sont noires de monde et de cris. Des centaines de figures, ouvertes comme des fleurs, se tendent dans une même direction.
Hélène remarque tout haut :
— On dirait qu’ils attendent l’arrivée d’une course cycliste.
Elle se redresse et médite.
« Tiens, pense-t-elle, étrange ; je viens de m’entendre parler, combien notre voix est creuse lorsque nous l’écoutons. »
Le père s’oblige à demeurer assis.
Petit Louis marche dans la chambre, les mains écartées du corps comme si elles étaient blessées et qu’il redoute de les heurter. Parfois, il s’arrête pour contempler la tête rousse d’Hélène. Il lance des mots et guette leur effet. Ça ressemble à un tir. Rien n’ébranle sa sœur. Il rate la cible. Alors Petit Louis reprend sa marche. La cicatrice de son menton devient rose : un vilain rose cireux de lèvres mortes.
Il crie :
— J’en ai marre, tu me regardes comme si tu cherchais à te souvenir de moi. Ou bien non, tu me regardes comme un objet. Eh bien je vis, tu entends ? Hélène, tu entends, je vis ! je vis ! Même s’« ils » me démolissaient, je vivrais. Je le veux tellement ! Rien ne peut empêcher que je sois.
Hélène pense : « Pauvre garçon, on dirait au contraire qu’il cherche à se convaincre de son existence. »
Les paroles de son frère sont comme les petits nuages grisâtres de la D.C.A. qui s’épanouissent mollement autour d’un avion, sans l’atteindre.
Elle dit, en écoutant sa voix :
— Ne t’affole pas, mon grand.
Sa pitié calme et théâtrale la réconforte.
La mère débarrasse la table des coquilles d’œufs qui l’encombrent. Un pénible travail de digestion s’élabore pour elle.
Petit Louis tord la bouche pour chercher une grimace effrayante ; le père l’examine par-dessus ses yeux baissés.
Lentement, Hélène revient dans la fenêtre, la meurtrissure lourde de son estomac cherche sa place sur la barre d’appui et la retrouve, tout son être se perche.
En bas, la foule hurle : Les voilà ! Les voilà !
Hélène se penche, elle ne voit rien. Elle se dit :
« Ça n’est pas encore vrai, mais ça va le devenir dans un instant. Pendant encore quelques secondes nous appartenons à l’autre régime, et passé ce délai, nous subirons sa déchéance. »
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