La mère ferme les yeux et presse Petit Louis contre elle. Il s’incruste dans sa chair. Ses formes dures s’imposent dans cette mollesse maladive. Il se perd dans sa mère, tandis que, dehors, le peuple brandit férocement son immense allégresse.
La mère chantonne :
— Na na, na na na, na na na na nère, d’une voix graisseuse qui s’accompagne d’un ronflement bulbeux des bronches.
Le dos d’Hélène bouche le jour. Le père ressemble à un vrai vieux. Il est tout ratatiné dans son fauteuil, avec l’air de mélanger le passé et le présent.
— Mon petit, chuchote la mère.
Gêné, le gros de sa crise dissipé, Petit Louis s’en va d’elle comme une ombre.
— Je vais regarder ta photo du quatorze Juillet, dit-elle amoureusement.
Puisque son fils ne consent plus à se laisser toucher, elle veut poursuivre le contact à travers son image.
Son sac à main possède un gros ventre, comme elle. Un ventre bourré d’argent, de papiers, de photographies.
— La voici, triomphe-t-elle.
C’est toujours une surprise pour la mère que de se retrouver face à face avec le gamin au costume marin.
Elle tend au père la photographie. Il s’en saisit et cligne des yeux comme devant du soleil.
— J’aime pas cette photo, dit-il, je venais de le gifler, je me souviens. Il a encore plein de haine pour moi dans les yeux.
— Fais voir, réclame Hélène.
Elle se penche sur la margelle d’un puits au fond duquel flotte, tout pâle sur du noir, le portrait de son frère.
— C’est exact, approuve-t-elle. Il ressemble à ce qu’il est devenu.
La mère espérait autre chose. Elle reprend avec humeur l’enfance de Petit Louis.
— Il était mignon dans ce petit costume, murmure-t-elle ; regarde-toi.
Petit Louis jette un coup d’œil critique à sa photo :
— Ce que j’étais gourde dans ce complet.
La mère enfouit l’objet critiqué dans son sac. Elle se sent inquiète et déroutée : son fils parle sans cesse de sa jeunesse, avec dévotion, avec nostalgie, alors pourquoi se gausse-t-il soudain de cette petite vérité fixée à jamais sur le carton glacé ? Pourquoi le temps ridiculiserait-il des moments qui ne le furent pas ?
— Il y a également celle-ci, essaye la mère. Elle est prise à Vances, devant l’étang.
Le père la refuse d’un signe de tête. Il en a assez de ces exhibitions de passé : il est lui-même le passé, solide, indifférent.
— Montre, demande Petit Louis.
Un long moment il s’observe.
— Ce paysage : quelle merveille ! s’exclame-t-il. L’étang est couché sur ses joncs pour toujours, et moi ! qu’est-ce que je fous là devant ? Se faire clicher dans la nature, quelle prétention ! détruire son harmonie par notre infecte présence…
— Poète, prends ton luth, ricane Hélène.
— Toi, tu commences par m’enchoser, grince Petit Louis furibond, occupe-toi de tes trouffions. L’uniforme plaît aux femmes, tu dois te rincer l’œil, ils t’excitent les petits bandits, hein, ma grande ? Et puis ils sont vainqueurs ; un vainqueur ça doit valoir son poids d’homme, je suppose…
Hélène se tourne vers l’extérieur. Le défilé est terminé. Maintenant la foule désorientée se malaxe lentement. Beaucoup de soldats sont demeurés dans la cohue et se laissent embrasser complaisamment. Ils serrent des mains au hasard, enfouissent d’humbles présents dans leurs poches et sourient. Leur sourire s’est constitué peu à peu, il a maintenant la fonction d’un organe. Un espoir lointain en avait esquissé les contours et de dures réalités l’ont buriné. C’est désormais une chose achevée.
Petit Louis rend la seconde photographie à sa mère, après un ultime coup d’œil.
— Oui, fait-il tristement, ce paysage serait bien plus beau sans moi.
Le père ordonne à Hélène rudement :
— Laisse-moi un peu ta place, as-tu le monopole du jour ?
Elle s’écarte docilement. Le vieux ouvre la bouche toute grande ; de l’air frais pénètre en tourbillonnant dans son gosier. Il se jette contre la lumière intense, contre l’été, et un sourire d’entrailles heureuses se fait une place dans sa barbe.
Il avait oublié la rue, il se rend compte que cette voie a été percée en vue de l’événement. Le destin de cette rue, c’est l’entrée des troupes libératrices. La chaussée et les trottoirs se confondent. Les gens vont d’une façade à l’autre. D’en haut, on n’aperçoit pas leurs jambes, à peine distingue-t-on des pieds qui bougent en cadence sous des bustes escamotés. Dans la masse confuse des habitants, les militaires font des taches verdâtres. Le père les examine avidement.
« Tiens, se dit-il, “ils” sont comme ça. » Il imaginait les maquisards à travers les récits de son fils. Il voyait des individus en guenilles, à mines patibulaires et armés d’escopettes, des dévoyés, de la racaille et voilà qu’il tombe sur l’armée française.
Doucement, implacablement, il murmure :
— Armée française…
Une véritable armée avec de vraies armes, de vrais adjudants, des décorations… Avec des cultes centenaires, d’anciennes gloires…
Un grand silence descend dans son cœur, il chancelle, son cerveau brusquement dévasté se tait.
Hélène dit :
— La guerre sera bientôt finie, tout reviendra.
Elle se souvient des gâteaux légers qui donnaient, lorsqu’on y plantait les dents, une impression de vide sucré.
— En somme, poursuit-elle, pendant quatre ans la France aura connu une paix hideuse, la paix la plus terrible de son histoire.
La mère s’écrie soudain :
— Qu’est-ce que tu as, Albert ?
Son homme est d’une pâleur terrible, d’une pâleur rejoignant le bleu. Son menton pend et l’on aperçoit sa langue lâchée sur un lit de salive ; on dirait que ses vêtements ne font plus partie de sa personne. Son âme est inerte dans son individu. Il est mort dans son grand vieux corps. Son sang coule pour rien, comme l’heure dans une pièce vide.
Et puis son regard se remet à vivre. Il repart peu à peu dans l’intelligence, se dirige vers Petit Louis et l’interpelle.
— Dis donc, balbutie-t-il, ces soldats-là, tu en as tué ?
— Bien sûr, grogne le garçon, méfiant ; le plus possible.
Le père regarde ses mains, sans qu’il le veuille elles sont devenues deux poings énormes, couverts de poils grisâtres.
Petit Louis se glisse aux côtés de sa mère.
— Eh ben quoi, gémit-il, eh ben quoi…
— C’est pas possible, gronde le père, c’est pas possible, ces petits gars… tu n’as pas pu faire ça.
Ses poings éclosent, il en naît deux mains inconnues que Petit Louis regarde s’ouvrir avec soulagement.
— Tu es bon, dit-il, d’un ton faussement hardi. J’ai obéi à nos chefs, j’ai été un soldat moi aussi.
« Comme il a peur, se réjouit Hélène. » Elle aime son père pour cet effroi qu’il inspire à Petit Louis.
Le vieux berce son incrédulité en répétant :
— C’est pas possible…
Il est hébété.
— Je n’ai rien à te pardonner, commence-t-il tout à coup. Non, rien, puisque c’est moi le seul coupable. Je suis un assassin. À qui doit-on demander pardon lorsqu’on a du sang français sur les doigts ?
— À la France, crie Hélène bouleversée.
— La France ! clame Petit Louis. La France elle t’emmerde, Hélène, parce que la France c’est aussi bien moi qu’un autre.
— Tais-toi ! supplie la mère.
Elle a le visage tout réuni au-dessus de sa bouche ; c’est un petit peu d’humanité dans de la chair molle.
Le père la regarde sans la voir.
— J’avais envie de crever, il n’y a pas cinq minutes, reprend-il d’une voix morne. J’étais las. Seulement las. La mort me faisait envie comme un lit, mais maintenant je veux vivre, car je sens bien que je n’ai pas le droit de mourir d’autre chose que de ça.
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