Ils ont cessé de douter de la réalité.
La foule est moins incohérente, elle absorbe les soldats et dévore leurs exploits. En bas, devant une crémerie, un groupe de ménagères se fait narrer des anecdotes historiques par un jeune sergent en terre cuite.
Petit Louis pense lugubrement :
« On dirait qu’il leur raconte ma mort. »
Des guirlandes de Marseillaise serpentent dans les rues. Parfois, la foule s’ouvre devant une bande tapageuse, composée de tous ceux qui n’ont pas bougé pendant quatre ans et qui viennent de découvrir l’action. Les premiers brandissent des drapeaux et frappent sur des tambours de patronage. Il y a un grand cul à lunettes qui s’époumone dans un clairon. Derrière, une cohorte hirsute, hurlante, cherche une bastille à prendre ; des femmes ruisselantes de sueur, des petits fonctionnaires. Tout ce brave monde croit que la digne vie quotidienne est partie avec les Allemands. Il est libéré, mais libéré surtout de ses habitudes.
« Le jour de gloire est t’arrivé. »
Ils s’égosillent généreusement. Eux aussi auront fait quelque chose : parés de tricolore, ils exploitent la gloire de ceux qui n’en veulent plus. Huile médiocre sur le feu de l’épopée. Des spasmes d’accordéon s’étirent dans le bleu câlin du jour.
Petit Louis soupire en regardant la fumée lasse qui flotte au-dessus des toits. Ce décor lui est familier comme un vice. Il bâille. Le père examine la bouche ouverte de son fils avec curiosité. Il pense : « Lorsqu’on bâille, c’est qu’on est inactif ». À cette idée, un petit métronome se déclenche dans son corps.
Le tunnel est vide aujourd’hui. Il dort dans son obscurité et son silence. De temps à autre une pierre, un peu de terre glissent, une goutte d’eau tombe : flac ! dans une flaque qui l’accepte. Demain il contiendra à nouveau un monstrueux fourmillement d’hommes et reculera devant leurs pics. Mais demain où sera le père ?
Le vieux bute sur son immobilité.
Il réfléchit un moment et se sent envahi par la chaleur d’une décision. C’est d’une voix changée, sonore et autoritaire qu’il parle.
— Mes enfants, annonce-t-il, nous allons sortir de là aujourd’hui même, c’est notre seule chance de nous en tirer.
— De jour ? questionne vivement Petit Louis.
— Bien sûr. Je présume que cette nuit, la circulation ne sera pas aisée. Il faut s’attendre à des vérifications d’identité. Tandis qu’en ce moment, rien n’est encore organisé. Tout le monde chante…
Petit Louis fixe son père d’une manière insultante.
— Alors, tu crois que je vais tenter le coup comme ça, en me basant sur tes pronostics ?
Il secoue la tête.
— Écoute papa, tu n’as toujours pas compris. Je te l’ai déjà dit, j’accepte de crever dans cette piaule, parce que là, au moins, je suis sûr d’être avec moi-même jusqu’au bout. Mais je ne veux pas risquer de tomber dans leurs pattes. Mourir de faim, c’est mourir de sa bonne mort. S’ils me prennent, ils m’adosseront contre quelque chose de vertical et ils m’administreront un jet de mitraillette. Tu ne connais pas ça, la mitraillette, ça n’est pas de ta guerre… Laisse-moi te l’expliquer : ça fait un bruit de soutane dont tous les boutons sauteraient les uns après les autres : clac… clac… clac… clac. Seulement les boutons ce sont des balles et tu les prends dans l’œuf, un peu partout. Des fois ça te coupe en deux, et puis des fois ça rentre dans tes vêtements et la mort vient te chercher à travers ta flanelle. D’autres fois, c’est dans la gueule ; ah, t’as pas l’air fin quand tu pleures un œil…
Le père pose la main sur l’épaule de Petit Louis.
— Tu désires rester ici ? Bon, mais as-tu songé que nous sommes dans la chambre d’Eugène, et qu’Eugène était milicien comme toi ? Gros malin de renard qui va se faire enfumer dans le terrier des autres !
Petit Louis devient vert, sa cicatrice rit tristement d’un air fatal.
— Je n’y avais pas songé, avoue le garçon. Bon Dieu, tu as raison…
Le père sourit et regarde autour de lui, il n’y a plus d’ombres dans la pièce. Hélène et la mère se tiennent assises, bien sages, pareilles à des personnages du musée Grévin.
— Ah, tu vois, murmure-t-il d’un ton patient, ah tu vois, j’ai raison. Tu n’as aucun esprit d’à-propos. Si je vivais moi-même cette sale affaire, au lieu de la vivre à travers toi, je saurais dresser des plans d’action.
— Alors ? questionne Petit Louis.
Il se livre tout entier dans ce mot, se tend à son père, soumis.
Le soleil glisse sur une grève de nuages, il inonde la pièce d’une lumière impétueuse. Le père ressemble à un saint de bois tout rongé par le temps.
— Voilà, explique-t-il. Hélène va se mettre un fichu sur la tête, afin d’être moins reconnaissable, et puis elle ira rôder vers la sortie sud de la ville afin de repérer l’ambiance. Tu veux bien, Hélène ?
— Oui, répond l’interpellée d’un ton peu pressé.
Comme sa famille la regarde, elle prend un air indifférent :
Le ciel est bleu, la mer est verte .
Ah, laisse la fenêtre ouverte , fredonne-t-elle.
— Tais-toi ! intime Petit Louis, c’est pas le moment de chanter.
Hélène se tait.
— Tu es bête, murmure-t-elle après un silence, moi je trouve curieux de faire participer cette chanson à notre aventure : une chanson composée pour des gens qui doivent se réjouir en l’écoutant.
— Au diable tes parlotes, grommelle le garçon. T’as toujours quelque chose à ramener au mauvais moment.
Hélène se lève. Longuement elle examine la pièce comme si elle craignait de l’oublier. Un frisson d’angoisse parcourt la mère ; une fois encore elle désire reprendre ses enfants dans son ventre et aller les refaire plus loin…
Elle cherche des mots pour protéger sa fille.
— Fais attention ! dit-elle machinalement.
— Oui, maman…
Hélène se regarde dans la vitre de la croisée.
— On dirait une petite Polonaise, fait le père attendri.
— Ça va comme ça ? questionne la jeune fille. J’aime être jolie, ajoute-t-elle, pour moi… J’essaie toujours de me séduire, quelquefois j’y parviens, alors je marche en me contemplant.
Elle tapote les plis de sa jupe.
Les autres fixent la porte qui va s’ouvrir sur leur destin.
Hélène avance à pas pressés. La ville grouillante roule sous ses pieds.
« En somme, ça a été facile », songe-t-elle.
Elle revit cet instant, maintenant immobile, qui la regarde s’éloigner. Il y avait la porte, le palier obscur et l’escalier de bois. Tout ça était difficile à comprendre.
Hélène s’est demandé : « À quoi sert cet escalier ? » La chambre n’était-elle pas devenue leur univers ? Elle s’est jetée dans la paix humide du palier. Sa mère l’a appelée. Alors le son de cette voix lui a fait comprendre qu’elle n’appartenait plus à cet univers. Elle est descendue en hâte. Et voilà… La ville n’avait pas changé ! C’est eux qui la voyaient autrement. La ville est redevenue une vieille habitude intéressante, tandis que le père, la mère, Petit Louis, métamorphosés en oiseaux, volent tristement dans une cage ignorée.
Beaucoup de monde dans les rues.
« Je ne croyais pas la ville aussi peuplée, remarque Hélène. Les hommes sortent de leurs ruches par roulement, autrement, on prévoirait de plus larges artères, capables de les mieux contenir. »
Soudain, elle s’arrête, extasiée : un matelot basané lui sourit, ses yeux bleus conservent un souvenir marin, comme les coquillages biscornus qui vous mugissent le fracas des flots dans les oreilles.
Читать дальше