Hélène mollit, elle aime les beaux hommes. Elle les aime tendrement, avec ferveur, comme des animaux somptueux et familiers.
— Voulez-vous toucher mon pompon ? fait le marin niaisement.
Hélène se dit :
« C’est un garçon stupide, un magnifique garçon stupide, mais cet être falot est auréolé par la gloire d’une noble cause. »
Elle l’embrasse. Les joues du garçon ont une odeur moelleuse de crème à raser et d’air frais. Il la saisit par la taille et l’entraîne. Sa main verse une semence humaine dans le corps d’Hélène. Elle avance dans le pas de l’homme, chavirée par la douce chaleur qu’il dégage.
À cet endroit, un attroupement cerne un magasin. Deux hommes se font la courte échelle. Le porté administre des coups de hache dans un panneau fixé au sommet de la porte. La foule l’encourage par des cris féroces.
— Qu’y a-t-il ? questionne Hélène en pénétrant dans le demi-cercle de badauds.
Un vieux monsieur la renseigne :
— C’est un local du P.P.F.
Le bonhomme à la hache démolit le portrait de Pétain, rageusement cloué par quelques sbires de Doriot. La figure placide du vieux dieu part en éclats de bois ; sa mutilisation s’accentue, il ne reste bientôt plus qu’une caricature galonnée que la rage du peuple n’abandonne pas.
— Ils démolissent leurs erreurs, chuchote le vieux monsieur. À coups de hache ils se frayent le chemin de l’oubli.
Le marin entraîne Hélène. Plus loin, un autre magasin est pareillement cerné ! Cette fois, il s’agit d’un gros drapier collaborateur que l’on aperçoit, blême d’épouvante, derrière la grille de sa vitrine.
De partout des bêtes à peur, des bêtes à peur .
Hélène marche sans but ; elle suit le marin car, pour l’instant, elle est incapable de choisir une direction.
Il lui demande :
— Comment vous appelez-vous ?
— Hélène.
Elle répond « Hélène » parce que c’est une vérité facile, elle est hagarde et chavirée comme après l’amour. Elle respire voluptueusement l’air crépitant de l’été en se rappelant de l’odeur pénible de la chambre. Les siens ne sont plus immédiats, ils existent dans un lointain inévitable, rabougris dans leur anxiété.
Cramponnée au bras du militaire, elle parvient à un carrefour.
— Moi, je m’appelle Maurice, finit par dire le marin sur un ton de reproche.
Des gens les bousculent un peu. Tout à coup une montagne de drap noir se dresse devant eux. Les yeux d’Hélène grimpent la montagne. En haut se trouve une tête déjà vue quelque part. Ah oui, c’est un agent de police. Il porte un brassard tricolore et roule des yeux ragaillardis par le triomphe.
— Bon Dieu de garce ! tonne-t-il, elle en a un culot. Se promener avec les nôtres après s’être fait sauter par toute une armée de chleuhs.
Aussitôt un rassemblement se constitue. Le marin s’écarte d’Hélène, déçu et sévère.
Des femmes annoncent qu’elles vont déshabiller Hélène et la faire violer par les bicots.
L’agent, fier de sa proie, explique aux hommes :
— Combien de fois, je l’ai aperçue cette peau, cette gueuse, cette traînée, cette pourrie, cette… (il cherche, puis enchaîne à court d’épithètes) avec des frizous. Les derniers temps, elle sortait au bras d’un officier. Je l’ai vue mille fois, lorsque je faisais la circulation devant la Kommandantur.
— Elle a pourtant l’air gentille, balbutie le marin.
— Tu parles Charles, fait l’agent, d’un ton subtil.
Un calme effrayant vibre longuement dans le cœur d’Hélène.
« Que vont-ils me faire ? » se demanda-t-elle froidement.
Comme pour répondre à cette angoissante question le sergent de ville décide :
— Viens, ma belle, jusqu’au commissariat.
Les voilà partis. La populace leur emboîte le pas. Celle-ci a repris ce visage nombreux, enflammé d’allégresse, qu’Hélène apercevait du haut de la fenêtre ; elle escorte la chute d’Hélène.
En route, l’agent se souvient des attitudes d’Hélène avec les Allemands, ça l’excite.
Aussitôt arrivé au commissariat où sont entassés déjà nombre de détenus, il interpelle un collègue.
— Viens me tondre cette ordure ! hurle-t-il. Je veux que son crâne soit de la peau de fesses, tu entends ?
Hélène regarde les prisonniers. « Ce sont tous des hommes », remarque-t-elle.
Et puis elle aperçoit des robes çà et là. Elle sursaute, son cœur s’emballe.
— Mon Dieu, s’écrie-t-elle, mais c’est horrible.
Une femme tondue n’a plus de sexe. Elle se perd dans une suprême nudité. Hélène ne veut pas. Pas ça, pas ça, pas ça ! Peut-être la mort ? Oui, la mort avec ses cheveux est préférable. Autrement Hélène ne s’aimera plus jamais, elle vivra toute sa vie avec une honte insurmontable d’elle-même. Elle refuse de se voir pourvue d’une tête d’homme. Toucher cette lande sur son crâne ! Quel cauchemar.
Les agents la font asseoir. Au fond ils ne sont pas méchants et considèrent cette mutilation comme une bonne blague. Un froid d’acier se plaque sur la nuque d’Hélène, la tondeuse remonte sa tête avec un grignotement appétissant.
Hélène songe, affolée :
« Cet agent, je le rencontrais. Je ne pensais même pas à lui et il provoque ma catastrophe. »
Des mèches rousses, châtaines du côté de la racine, coulent de sa tête, lourdement, comme du sang. Il se forme un buisson d’automne à ses pieds.
« Grand Dieu, se dit-elle, je portais tout cela ! »
La tondeuse erre sur une nudité à vif.
Voilà, c’est terminé. Hélène ressemble à la boule du pissenlit après une bourrasque. Elle est un moignon sanglant, un arbre taillé. Pis que tout cela elle est un homme éperdument ridicule.
Ils écoutent décroître le pas d’Hélène dans l’escalier. Ils découvrent soudain que c’est leur âme collective qui disparaît. Sans Hélène, ils sont étrangers les uns aux autres, c’est elle qui créait l’harmonie de leur vie commune.
Aux yeux du père, Petit Louis devient sinistre, maintenant que sa sœur n’est plus là pour le traduire. Le vieux regarde son fils comme il regarderait un inconnu. Il souffre de leur promiscuité, l’existence de cet homme ne l’intéresse pas. La mère les sépare comme un mur. Ils s’ignorent hargneusement de chaque côté d’elle.
Petit Louis murmure :
— Pourvu que tout marche bien !
Un peu d’espoir lui occupe l’esprit. Il pense au monde radieux et il a hâte d’être vieux.
Son père, malgré l’angoisse de l’heure, conserve une tranquillité inattaquable, qui est une insulte pour Petit Louis.
Un oiseau effarouché par le bruit vient se percher sur la croisée. Sa minuscule queue tapote l’air frénétiquement. Petit Louis et ses parents retiennent leur souffle. La colombe est vraiment un beau symbole. L’oiseau sautille sur ses pattes qui ressemblent à deux frêles tiges. C’est une présence précaire, avec un mouvement d’ébullition.
— Qu’est-ce que c’est comme oiseau ? questionne Petit Louis.
— Je ne sais pas, répond le père. Un moineau ?
— On ne s’intéresse jamais aux oiseaux, fait le garçon, on les regarde comme des plantes. Ils tombent du ciel. La vie de ces bêtes est marrante. À ton avis, ils appartiennent davantage au ciel qu’à la terre ?
— Bien sûr, dit le père.
— Eh ben non, triomphe Petit Louis, regarde celui-là, il pue la vie, il ne bouge pas car il a peur… Il est comme nous. Son petit cœur doit cogner dur.
L’oiseau s’envole et disparaît. Un soleil éteint dans sa chaleur glisse silencieusement devant la fenêtre.
La mère qui s’était retenue de vivre, à cause de l’oiseau, bat des paupières à plusieurs reprises. Une sécrétion jaunâtre suinte de ses narines. Sa peau est criblée de points noirs. On dirait qu’elle vient de faire un long voyage en chemin de fer.
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