Elle va. Moi, je m'approche du lit en me mordillant les lèvres. Les vivants mangent en effet pour se maintenir tels. Je me souviens d'avoir pendant la guerre dû casser la croûte à proximité d'une dizaine de morts et l'ami de l'un d'eux piochait dans une boîte avec son couteau en disant : « Ça, c'est de la rillette ! Ce pauvre Albert, tiens, il était du Mans, il les adorait. » Dans le Craonnais on ne met pas le morceau en charpie, on s'arrête au rillot et c'est politesse, quand on tue le cochon, d'en offrir une assiette au voisin, au maître, au curé. Mme Rezeau comptait les morceaux : au-dessous de six le merci était sec, surtout si le côté gras, bordé par une couenne hérissée de poil mal rasé, l'emportait sur le côté maigre. Mme Rezeau ne mangera plus de rillots ni d'ailleurs d'aucune sorte de redevances. Arrière-grand-mère sans le savoir, elle a la bouche ouverte sur des dents d'or, sur de vieilles canines aux pointes usées, émouvantes d'impuissance et d'inutilité. Au fond de sa gorge viennent gonfler et crever de grosses bulles poussées par le stertor faiblissant de l'agonie. Par instants l'exhalation n'arrive pas à passer la barrière, s'arrête, repart dans un hoquet. La face cireuse, encadrée de cheveux fous collés par mèches, n'exprime plus rien, n'est plus que ce trou par où l'automate — que nous habitons tous — maintient l'effort d'une soufflerie mise en marche pour la petite Paule Pluvignec crachant le colostrum des commencements, remplacé aujourd'hui par la mousse blanche de la fin.
Mais voici que le téléphone sonne. Il sonne juste au moment où se bloque longuement une inspiration. Puis-je bouger ? Le silence s'étire au moins sur les quatre temps d'une pause. Enfin gargouille un petit flux d'air, le va-et-vient se rétablit, les côtes se soulèvent pour haléner encore. Une fois, deux fois… La troisième est comme suspendue, indécise, durant quelques secondes ; puis dans un léger bruit de fuite, la poitrine s'affaisse, lâche doucement ce demi-litre d'air qui ne sera pas remplacé. Le menton en galoche est tout à fait tombé, les yeux verts sont éteints sous la fente des paupières…
* * *
La sonnerie s'était arrêtée, mais vérifiant son numéro le demandeur a dû le recomposer. Je peux lui répondre maintenant. Cependant qu'il attende ! Au moment où vous venez de quitter la vie, Madame, il me parait convenable de ressentir l'obligation (dans les deux sens du terme) de vous devoir la mienne. Si vous n'avez pas été ce qu'un fils peut attendre de sa génitrice, du moins avez-vous été, telle quelle, pour que je sois. Ce n'est pas rien et ce qui me stupéfie, dans l'heure, c'est qu'en fin de compte nous nous soyons aussi peu connus : quelques années dans ma jeunesse après votre retour de Chine ; quelques semaines, vers mes vingt ans, après votre retour des Antilles ; et vingt-cinq ans plus tard quelques jours répartis sur moins d'un an. L'importance que nous avons eue l'un pour l'autre est sans commune mesure avec le temps passé ensemble et si la tendresse n'y eut point de part, l'attention n'y fit pas défaut. Vous étiez exceptionnelle… C'est une chance pour les autres, mais peut-être ne fut-ce pas seulement un malheur pour votre fils. Il est bien que ce soit lui qui, des deux pouces, vous ferme les yeux. Nous ne nous sommes pas aimés, ma mère, mais j'étais là pour votre dernier soupir, comme vous le fûtes pour mon premier.
Marcel appelant d'un palace de Biarritz, Fred d'un bistrot de Longpont et marquant tous deux la même sorte d'émotion que pourrait soulever chez un habitant du quinzième la disparition de la tour Eiffel ; Mme Daroux, arrivée tout juste pour nouer la mentonnière et Mme Glais, suivant de peu pour entreprendre avec elle la toilette funèbre ; Baptiste, survenu la barbe au vent et courant chercher son chevalet pour s'installer devant la défunte et achever son portrait ; Blandine, un peu blanche, un peu effrayée d'avoir à recoucher dans cette chambre, mais récupérant aussitôt son appareil au fond de sa valise pour photographier sa grand-mère sur son lit de mort ; Bertille, méticuleuse et froide, répondant à tous : Mme Rezeau est décédée ce matin à neuf heures, sans dire une seule fois « ma belle-mère », mais veillant à tout, sortant des draps brodés, rajoutant des flambeaux, recomptant trois fois devant témoins les cinquante mille francs en coupures de cinq cents qui accompagnaient le billet d'avion, puis disposant d'autorité autour des mains jointes le précieux chapelet des anges trouvé au fond du sac ; Jeannet, contraint ; Aubin, rentré le dernier, anormalement silencieux ; les Bioni, à mains moites ; des voisins, à dos courbes ; quelques amis, dont Arnaud Maxlon, incapable de s'empêcher de murmurer : Mort d'un personnage ; Flormontin, frottant sa calvitie près du confrère chargé de signer le permis d'inhumer… Images, démarches, paroles, formalités s'embrouillaient les unes dans les autres. Ça remue toujours beaucoup autour de ceux qui ne bougeront plus ; et je n'oublie pas les Pompes funèbres, représentées par le classique quadragénaire portant le deuil comme un uniforme, placier en bières et monuments assez habile pour ne pas marquer sa déception de ce que la famille eût un caveau à Soledot, Maine-et-Loire, mais s'emparant immédiatement du transport qui toutefois, au-dessus de trois cents kilomètres, monsieur, la loi l'exige, après choix du modèle 8 chêne clair, poignées et crucifix d'argent, capiton de satin et rabat de dentelle, nécessitait le double cercueil plombé en présence du commissaire.
Pourtant l'étonnant, pour moi, ce ne furent point ces allées et venues autour d'un gisant, ce rituel cocasse et désolant, ces formules consacrées (les seules à ne pas changer, tant les gens ont la frousse du léthifère). Ce ne fut pas, durant deux jours d'attente, la raideur de Mme Rezeau, vainement agacée de gouttes d'eau par les visiteurs maniant la branche de buis. Ce ne fut pas la cérémonie légale de la soudure en fin de quoi, une fois la défunte déposée avec précaution dans son coffre, les sels discrètement glissés à ses côtés, la dentelle rabattue, entrèrent en action les chalumeaux fixant le couvercle avec des bruits métalliques et des giclées de fusible évoquant tout à fait le travail d'un couvreur en zinc. Non, ce qui m'impressionna le plus, ce fut une première visite à ma petite-fille, quelques heures après sa naissance. Les nouveau-nés sont souvent ridés comme de petits vieux et ne se défripent qu'en deux ou trois jours. Quand je me penchai sur l'enfant, je fus si saisi que je ne pus retenir une exclamation :
— Oui, dit Jeannet, ça m'embête un peu. Il a fallu qu'elle choisisse ce huitième de sang là.
Rien de corse. Rien des Arbin ni des Rezeau. Mais des cheveux blond cendré, des yeux verts, un bout de menton en galoche fendu par le milieu… Les gènes Pluvignec, qui m'ont si fort marqué et qui, avec Jeannet, avaient sauté une génération, montraient une fois de plus leur virulence. Monique, c'était une vraie réduction de son aïeule, sitôt morte, sitôt ressuscitée.
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Elle fut portée en terre, l'aïeule, au troisième jour : portée au sens propre, à bras, par quatre fermiers. Le fourgon était parti de la veille pour déposer le cercueil sous le catafalque au centre du transept de l'église de Soledot. De Gournay nous prîmes la route vers six heures pour arriver juste à temps sur la place des tilleuls. Une dizaine de voitures, pas plus, y stationnaient sous le soleil. Le glas brassait dans l'air, autour du clocher, une grande foule de choucas apeurés ; mais il y avait peu de monde en dessous à s'être endimanché pour la messe des morts. Il faisait trop beau : de tous côtés ronronnaient les batteuses. Les Rezeau, quoi ! ça faisait des années qu'ils n'avaient plus assez d'importance dans le canton pour déranger les gens en pleins travaux d'été. Le notaire, qui nous attendait sur le parvis, me souffla :
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