Il s'en va, lissant son crâne rose et je me précipite sur l'appareil pour composer le 14 et téléphoner sept télégrammes : à Bertille, à Salomé, aux enfants, aux Jobeau, aux frères. Un dernier coup de fil, à Jeannet — parti déjeuner à la cantine — ne me permet de toucher qu'une standardiste, qui promet de transmettre. En reparaissant dans la chambre de Blandine, je trouve Mme Rezeau un peu moins suffocante, mais enfoncée comme une masse dans la plume de trois oreillers dont Mme Glais s'est servie pour la relever un peu.
— Je peux rester avec vous jusqu'à ce que la garde ou jusqu'à ce que Mme Bertille arrive, dit la femme de journée. Mais si vous permettez, je vais prévenir chez moi.
Quand je m'approche du lit, les yeux de ma mère me suivent. Ses lèvres remuent de nouveau, d'abord en vain. Elle se reprend, aspire une réserve d'air et parvient à murmurer :
— Télégraphie-lui.
Peut-être n'aurais-je pas dû répondre : C'est fait, lui fournissant ainsi une preuve de la gravité de son état. Ses yeux se ferment et j'ai devant moi une insupportable statue du désespoir. A ce qui la torture il n'y aura pas de soulagement : sauf dans ce qui s'approche. J'ai cru longtemps que son châtiment, elle le trouverait dans l'indifférence et la solitude d'une vieillesse méprisée. Erreur ! Elle l'aura trouvé dans l'amour même découvert trop tard et aussitôt perdu… Pourtant je me suis trompé si je l'ai crue un instant capable de résignation. Son visage change soudain d'expression. Ses yeux se rouvrent et, cette fois, c'est la rage qui la ranime. Si en ce moment elle me déteste ou se déteste ou déteste seulement l'imbécillité du hasard, je ne le saurai pas. Si c'est un remords ou un défi, une simple citation, une affreuse boutade, je ne le saurai pas ! Elle vient de prononcer trois mots : ceux-là mêmes que nous avons hurlés dans une ronde féroce, ceux d'un souhait très prématuré devenu près de quarante ans plus tard imminente réalité. Elle a soufflé, en deux temps, dans l'ironie à peine esquissée d'un sourire :
— Folcoche… va crever.
Nous sommes acteurs, nous sommes auteurs, nous sommes spectateurs, tous : il n'y a pas de vraie différence, entre le drame vécu, lu, regardé, imaginé, raconté. Qu'il soit nôtre, qu'il soit celui d'autrui, c'est le même à des millions d'exemplaires répété, recommencé : il n'y a que les dates, les noms, les détails qui nous soient propres et, dans ce tragique privé, l'illusion de l'exceptionnel exaltée par l'intensité de l'instant comme les autres : qui ne m'aimait pas, que je rent, c'est l'exécrable banalité : et chacun pour sa mère le trouve scandaleux. Même moi. Quel curieux sentiment propriétaire s'y trouve donc blessé, quel orgueil d'avoir eu une mère pas comme les autres : qui ne m'aimait pas, que je n'aimais pas, mais qui a meublé ma vie comme j'ai meublé la sienne et dont en définitive, après avoir désiré la mort au temps d'une jeunesse par elle accablée, je n'ai plus envie de voir l'existence s'abolir de la mienne ?
La nuit s'achève, moite, agacée de moustiques. Avec une sorte de cornage, Mme Rezeau respire l'ombre rougeâtre où veille une lampe de chevet à la lumière étouffée sous une écharpe de soie. Elle s'est en vingt heures plusieurs fois transformée, les différentes femmes qu'elle a été l'emportant tour à tour. Après la vieille dame rebelle se moquant de sa mort, l'ancienne élève des Fidèles Compagnes s'est pénétrée, s'est effrayée de ce qu'elle venait de dire. Elle a voulu régler ses comptes de passage, faire graisser aux saintes huiles la roue du dernier voyage. Elle a murmuré :
— Le curé, vite.
Un peu plus tard, quand soufflant ses bougies et ôtant son étole, s'est éloigné l'artisan de son salut, l'extrémisée n'a plus voulu prendre aucun risque et s'est confinée dans l'état de grâce, égrenant du rosaire, cinq et cinq font dix, sur les doigts de sa main gauche. Elle n'a plus ouvert la bouche que deux fois. La première, pour permettre à son double, honorable bourgeoise, de me faire savoir que ses affaires étaient en ordre sur la terre comme au ciel :
— Mon testament… est chez Dibon.
La seconde, pour s'enquérir du résultat obtenu par mes télégrammes :
— Tu n'as… pas… de… réponse ?
Et comme je n'en avais pas encore reçu, la grand-mère Rezeau de Salomé Forut a fermé les yeux dont se sont mises à rouler de grosses larmes lentes. Puis elle s'est peu à peu absentée de son corps. Quand Flormontin est revenu vers cinq heures, il n'a pu que constater la chute de la tension, la rapidité d'un pouls imperceptible. Il n'avait pas trouvé de garde, mais elle n'était plus nécessaire. En repartant il a croisé Jeannet qui est resté deux minutes et que j'ai renvoyé d'urgence à sa femme, alertée par de premiers élancements. Je n'attendais rien dans l'immédiat d'Aubin ni de Blandine, au retour de toute façon prévu pour le surlendemain ; ni des frères, vacanciers peut-être ambulants et difficiles à toucher. Je n'attendais même pas Bertille dont la tante habite, à cinquante kilomètres de Bourges, un bled impossible sans train comme sans car. Mais la difficulté est souvent un avantage : Mme Glais allait partir et me laisser seul vers minuit, quand Bertille est arrivée, éreintée, après avoir ricoché de voiture en voiture et terminé l'équipée, toujours en stop, à bord d'un camion des Halles, assise sur un sac de patates.
Elle a d'abord dit, sèchement :
— Il fallait que ta mère vienne mourir ici !
Puis, contradictoirement, elle s'est récriée parce que je n'avais pas encore averti les Daroux : la conservation des familles, je l'oublie toujours, passe par le sel des baptêmes, le sucre des confitures et le natron des regrets. Je l'ai laissée réparer cette erreur, grâce à quoi la nouvelle s'est répandue et le téléphone a sonné toute la nuit : dont une fois, il est vrai, pour m'annoncer, par la bouche de Mme Bioni, hésitant entre le ton funèbre et le ton joyeux, que Marie perdait les eaux et que Jeannet l'emmenait aussitôt en clinique.
— Jean ! murmure-t-on sur ma droite.
Je sursaute. Non, ce n'est pas ma mère qui se réveille. Elle a toujours très peu employé mon prénom. Comme j'ai moi-même hésité entre Folcoche, la Vieille, la Chouette, Madame Mère, Mme Rezeau, Madame, n'employant Maman que par dérision, elle hésitait et selon l'interlocuteur elle disait mon fils, ton frère, votre mari, lui, il, ce garçon, le second, l'autre, quand ce n'était pas (dixit Mme Lombert) le gournaisien ou le plumitif. Non, c'est Bertille qui sort de son lit pour prendre le relais :
— Va t'allonger un peu.
* * *
C'est encore elle qui viendra me secouer. Les pinsons qui nichent dans le prunus, contre la maison, ramagent à tout va. Il fait grand jour. Je me suis laissé aller.
— Non, elle tient toujours, dit Bertille, répondant à mon regard. Si je t'ai réveillé, c'est parce que Blandine et Jeannet viennent d'appeler.
Sa tête tombe sur mon épaule.
— Tu as une petite-fille : Monique. Je n'ose pas te dire d'aller la voir. Ta mère est tout de même très bas. Tu entends ?
Je me secoue, je me défripe un peu, car j'ai dormi tout habillé, tout chaussé, sur le couvre-lit. J'avance dans le couloir que remplit le râle grésillant du coma.
— Moi, il faut que j'aille chercher Blandine au Bourget, reprend Bertille. Je ne sais pas comment elle s'est débrouillée, mais elle arrive dans quarante minutes par un avion de la B.E.A. Je n'ai que le temps. La femme de journée devrait être là d'un moment à l'autre et, d'après ce qu'elle m'a dit hier soir, Maman ne tardera pas non plus. Tâche d'avaler quelque chose, quand même.
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