Sentant qu’il allait lui gâcher l’un de ses plus beaux rôles, la duchesse coupa la parole à Mortimer :
« Laissez-moi faire, Mortimer, c’est à moi de lui annoncer la nouvelle. »
Elle s’avança vers Lena, les bras ouverts, geste insolite chez les Sunderland où, depuis des générations, par méfiance, on les gardait croisés dans les circonstances délicates.
« Mon enfant, j’ai une terrible nouvelle à vous annoncer… »
Devant le perron de la ferme, tout le monde se sentait idiot. Mortimer, parce qu’il était brusquement réduit à l’état de spectateur. Lena, parce qu’elle ne comprenait pas comment sa belle-mère, qui ne lui avait adressé la parole que deux fois depuis son mariage — la première pour dire yes alors qu’elle lui proposait une tasse de thé, la seconde, pour répondre no à la même question — avait pu se déranger à cause d’elle. Et les autres, réunis maintenant en silence autour des acteurs principaux, intrigués et mal à l’aise, ne sachant trop ce qui se passait, qui était cette mémère incroyable et ce grand benêt mou…
« Mon enfant, Socrate Satrapoulos est mort. Comme nous ne pouvions vous joindre, j’ai pensé qu’il était de mon devoir… »
Mortimer estima que, à sa place, il s’y serait pris avec moins de brutalité. Il épia le visage de celle qui était sa femme et avec laquelle il se sentait si peu marié, guettant une réaction quelconque. Il n’y en eut pas. Lena restait immobile, comme si elle ne comprenait pas ce qu’on lui disait. De son côté, la duchesse privée d’une mimique qui lui aurait servi de support pour développer, semblait décontenancée. Pendant un long moment, il n’y eut pour tout bruit qu’un raclement de gorge du chauffeur, resté légèrement à l’écart. Puis Lena hocha la tête et fit :
« Ah ?… »
Et ce fut tout. Il n’y avait plus de pièce à jouer, ni sanglots, ni rien. Lena regarda la duchesse :
« Permettez-moi de vous présenter… »
Elle eut un geste vague de la main, désignant le petit groupe avec un visible effort, s’arrêta sur Melina :
« Melina, ma sœur… Melina, je te présente mon mari… La duchesse de Sunderland.
— J’ai pensé que pour vos enfants… dit la duchesse.
— Merci, madame, merci. »
Mortimer sentait bien qu’il devait dire ou faire quelque chose, mais il ne savait ni quoi ni comment. Pendant cette scène, il avait intensément observé Fast, essayant de cacher sous un masque impassible l’admiration que lui inspirait sa beauté. À quelques heures d’intervalle, il subissait à son égard la même fascination immédiate que sa propre femme.
« Comment est-ce arrivé ? », fit Melina… Mortimer réalisa que c’était à lui qu’elle parlait, lui rendant par cet acte l’individualité que lui ôtait à tout coup la présence de sa mère.
« Il a eu une crise cardiaque.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? cria le chauffeur, qui en avait sa claque des condoléances.
— Je suis venu vous chercher, Lena.
— J’étais moi-même venue chercher ma sœur.
— Emmenez-la avec vous. »
— Elle ne veut pas venir. »
Gentiment, Zize proposait à la duchesse d’entrer dans la ferme pour s’asseoir et boire quelque chose. Elle refusait poliment, consciente que cette morveuse crasseuse était la seule qui lui eût accordé quelque attention. D’un pas lourd, elle retourna auprès de la voiture dont le chauffeur lui ouvrit machinalement la portière. Après tout, son rôle était terminé, bref peut-être pour un déplacement aussi long, mais capital. Elle s’affala sur les coussins et attendit la suite des événements dont le contrôle ne semblait pas actuellement en son pouvoir. Mortimer vint à elle :
« Mère, je vous prie de m’excuser un instant, mais je dois m’entretenir avec Lena pour savoir ce qu’il convient de faire. »
Elle le libéra d’un mouvement de la main. Mortimer retourna auprès de Lena. Discrètement, les autres s’étaient éclipsés, sauf Melina qui était allée s’appuyer contre la margelle du puits.
« Voulez-vous faire vos bagages ?
— Je n’ai qu’un sac et rien dedans.
— J’ai été informé par Irène.
— Quand ont lieu les obsèques ?
— Demain, je suppose. Souhaitez-vous faire revenir vos enfants ?
— À quoi bon ?…
— En partant maintenant, nous serons à Marseille dans trois heures. Nous pourrons peut-être prendre un train de nuit…
— Je vous suis. »
Elle tourna les talons et disparut dans la ferme. Fast en sortit. Mortimer lui demanda :
« Vous le connaissiez ?
— De nom.
— Vous vivez ici depuis longtemps ?
— Quelques mois.
— À qui appartient la propriété ?
— À personne. On s’est installé. »
Mortimer brûlait de curiosité mais trouvait inconvenant son questionnaire. Il aurait tout voulu savoir sur Fast, l’interroger pendant des heures, percer le mystère qui émanait de lui. Il n’avait que trois minutes, et le lien serait rompu.
« Vous connaissez la sœur de ma femme depuis longtemps ?
— Ça fait un bout de temps.
— Moi, je la connais très peu. »
Ils étaient debout, l’un près de l’autre, et Mortimer ne savait plus quoi dire.
« Vous êtes Américain ?
— Oui.
— Quel coin ?
— Un peu partout. »
Vivre auprès d’un type pareil, passer avec lui de douces soirées d’hiver infinies, l’introduire dans les arcanes secrètes de ses collections…
« Vous aimez les soldats de plomb ? »
Fast haussa un sourcil :
« Pardon ?
— Excusez-moi, c’est idiot. Je suis collectionneur… Je me demandais si vous l’étiez aussi…
— Pas du tout. J’ai horreur des objets.
— Je suis prête », dit Lena. Ils ne l’avaient pas entendue revenir. Elle balançait son sac de marin à bout de bras.
« Vous allez où ? », demanda Fast.
Lena et Mortimer ne purent s’empêcher de se lancer un regard bref : tous deux avaient eu la même idée. Ils répondirent en chœur :
« À Marseille.
— Vous pouvez m’emmener ?
— Avec joie, dit Mortimer.
— Mais… », fit Lena.
Déjà, Fast disparaissait dans le bâtiment. Lena et Mortimer n’osaient plus se regarder, chacun craignant que l’autre ne le devine.
Brusquement, Melina fut à leurs côtés :
« Lena… Je suis désolée de ce qui arrive… Dis à maman… Et puis non, ne lui dis rien, je lui écrirai. Tu dois avoir d’autres choses en tête.
— On y va ? »
Fast était là à nouveau, une veste sur l’épaule et c’est tout.
« Mais… vos bagages ? », interrogea Mortimer.
Fast tira une brosse à dents de sa poche :
« Les voilà.
— Tu t’en vas ? demanda Melina, incrédule.
— Tu vois bien.
— Mais… Tu vas où ?
— Je sais pas. Je m’en vais.
— Fast…
— Allez, salut !
— Fast !… »
Melina était abasourdie. Tout cela était si incroyable, si rapide. Elle sentit le sang se retirer de son visage mais ne put que répéter :
« Fast !… »
Il arrivait à la voiture, ouvrait la porte et s’installait à côté du chauffeur. À leur tour, Lena et Mortimer montaient à l’arrière, le moteur hoquetait et démarrait. La guimbarde s’ébranla. Melina se mordit les lèvres férocement pour ne pas hurler. La nuit tombait. Elle était là, ne comprenant plus rien, répétant pour elle-même en une longue litanie :
« Fast… Fast… Fast !… »
… Socrate Satrapoulos a succombé dans la journée d’hier à la suite d’une crise cardiaque. Dans l’entourage de l’armateur, on s’est refusé jusqu’à présent à donner des détails sur les circonstances de sa mort. Depuis ce matin, les places financières du monde entier semblent prises de panique, une panique qui a gagné les milieux boursiers…
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