Tatiana Rosnay - Le dîner des ex
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J'étais peu patiente. Je n'avais jamais vécu avec un homme ainsi, au jour le jour. Pierre manquait à mes yeux de charme, d'imprévu, de gaieté. De surcroît, je découvrais la maternité et le mariage, tout en dirigeant mon orchestre de chambre de L., trois activités intenses que je cumulais avec contrariété.
Partager l'intimité d'une musicienne ne doit pas être chose facile. Il est vrai que tout mari peut mal supporter ces absences répétées, ce métier particulier et si prenant, ce besoin de s'isoler pour travailler. Pierre a dû souffrir de tout cela.
Flaires-tu la deuxième raison de notre mésentente ? J'ai toujours eu le goût des hommes. J'aime leur compagnie, leurs sourires, leurs secrets, leur séduction. J'aime sentir un homme près de moi. J'aime l'expression dans les yeux d'un homme lorsque l'envie de moi le prend. Mais mon homme, à force de me battre froid, devenait ennuyeux.
Après l'accouchement, il me semblait que nous faisions de moins en moins l'amour. Pierre n'avait jamais été passionné au lit ; il était d'une nature plutôt tendre et calme, préférant les cajoleries agréables à des étreintes plus fougueuses. Au début de notre mariage, je m'étais accommodée de ce tempérament réservé, mais à la longue, je réalisai que la fréquence de nos rapports diminuait et que j'en ressentais une certaine frustration.
L'arrivée d'un bébé pouvait bouleverser la vie sexuelle d'un couple ; en revanche, j'avais entendu dire que c'était la libido des femmes qui s'étiolait après une naissance. Ce fut plutôt celle de Pierre qui se mit en berne, alors que la mienne avait le vent en poupe. Une fois au lit, mon mari me tournait le dos et s'endormait sur-le-champ ; et lorsque je tentais de réveiller d'anciennes ardeurs, il invoquait des soucis professionnels ou se laissait faire sans conviction.
Je t'ai parlé, plus haut, de ma « logique de fidélité », et comment j'avais tenté de m'y tenir, sans grande conviction. J'avais réussi à évincer Manuel tant bien que mal, mais Brice fut le premier à me faire faillir. Après lui, le désir d'autres hommes me prit.
La naissance de Martin, loin d'occulter toute sensualité, avait exacerbé une appétence cachée, exprimée jusque-là par l'exutoire de la musique. Mon corps modifié par la grossesse, devenu plus rond, plus harmonieux, bourdonnait d'envies nouvelles. Les hommes m'admiraient dans la rue comme jamais auparavant. Était-ce moi qui cherchais inconsciemment leur regard ? Je ne sais ; toujours est-il que j'eus un succès inégalé, alors que ma première jeunesse semblait loin.
Martin avait presque vin an lorsque je fis la connaissance de Brice. Je m'étais rendue seule à l'anniversaire d'un ami, à la campagne. Mon mari était à l'étranger. J'avais pris l'habitude de sortir sans lui, et lui sans moi, car je voyageais autant que lui.
Brice était un de ces hommes qui ne peuvent s'empêcher de faire la cour à une femme pour peu qu'elle fût jeune et jolie. L'alliance qui ceignait son annulaire gauche n'entravait nullement l'allégresse de ses beaux discours, et son épouse, résignée, suivait d'un œil morne la hâblerie infatigable de son mari.
Durant le dîner, la persévérance qu'il déploya à mon égard m'amusa. Sa voisine de gauche, pourtant avenante, n'attira pas une de ses œillades, car il se concentra sur moi, après s'être assuré que sa femme se trouvait à une table lointaine. Débuta alors le jeu de la séduction, celui que j'avais abandonné depuis que Pierre était entré dans ma vie et dont je redécouvrais le protocole avec délices.
Si je le gratifiais d'un regard prometteur, il se retranchait derrière un sourire blasé ; si je me montrais distante, il n'en devenait que plus empressé encore. Ce jeu aurait pu s'arrêter là, par une belle soirée de mai, une jolie fête qui battait son plein, mais il s'avérait que Brice possédait une séduction chamelle bien plus attirante que ses propos.
Il portait un pantalon de flanelle grise, une chemise rayée bleue et un blazer bleu marine mettant en valeur une carrure musclée tirant sur le début d'embonpoint qui vient parfois avec la quarantaine. Ses cheveux châtains, un peu trop longs, brillaient d'une belle propreté, retombant en mèches rebelles sur son front, qu'il repoussait en arrière d'un geste savamment étudié.
Il n'y avait que sa voix qui dérangeait ; elle détonnait avec sa beauté de jeune premier à l'amorce du déclin. J'aimais les signes de la maturité annoncée, creusant les plis de chaque côté de sa bouche sensuelle, ternissant à peine la blancheur de son sourire carnassier. Nasillarde, aux intonations parfois vulgaires, sa voix m'agressait ; je préférais me contenter de ses yeux d'un turquoise nébuleux où des envies précises se dessinaient.
Brice était ce qu'on appelle un bel animal, un homme qui aimait les femmes et qui devait aimer faire l'amour. J'avais un mari absent et un corps qui souffrait d'une trop longue abstinence. En partant, je lui avais glissé mon numéro de téléphone, et d'après la façon particulière qu'il eut d'enfouir cette petite carte dans sa poche, je savais qu'il n'allait pas tarder à m'appeler. Il le fit trois jours plus tard, et me proposa de déjeuner avec lui. J'acceptai.
Dès le dessert, tout se précipita. J'étais aspirée dans un vortex, mais je me sentais maîtresse de moi-même, contrôlant chaque geste et chaque parole. C'est ainsi qu'il y eut une chambre d'hôtel anonyme dans un quartier qui n'était ni le mien, ni le sien, et le corps de cet homme comme une oasis dans un désert.
J'avais oublié l'ivresse de découvrir un grain de peau, de caresser dos et épaules qui n'ont rien de familiers, de sentir sur moi des mains inconnues et en moi le sexe d'un homme qui me désire ; j'avais oublié les sensations qu'un amant adroit sait ressusciter, bouffées d'oxygène que j'inhalais à pleins poumons, et j'ai pris Brice comme j'ai pu me jeter à corps perdu dans la musique, avec la même fougue, le même bonheur, la même déraison ; comme une créature affamée par un jeûne, et devant qui l'on dresse sur une table de fête, un banquet succulent.
Ce jour-là, je rentrai chez moi la tête bourdonnante, le ventre en émoi. Pierre arriva tard, préoccupé. Il me regarda à peine. Il ne se doutait pas un instant que je venais de lui être infidèle pour la première fois –, et que j'avais aimé cela.
Je revis Brice deux ou trois fois avant de rompre. J'avais obtenu ce que je désirais, quelques instants de folie dans une existence devenue trop rangée.
Brice avait déverrouillé une porte fermée ; grâce à lui, je me doutais qu'une nouvelle vie commençait pour moi. J'eus d'autres amants. Mais je n'ai pas souvent retrouvé la jouissance violente que Brice m'avait donnée, ni l'exaltation du premier adultère ; ce frisson d'angoisse lorsqu'on franchit le seuil d'un hôtel sachant que l'homme qui attend là-haut dans la chambre est un amant, pas un mari.
Je prenais un plaisir inavoué, sournois, à tromper Pierre. Au début, ce fut facile, car il ne se doutait de rien. Puis, à la suite d'une négligence de ma part, un soupçon s'insinua quelques semaines dans son esprit. Sa jalousie passagère attisa mon goût du risque ; je m'adonnai à un jeu dangereux qu'il fallait exécuter à la perfection. Pierre, pour un temps, oublia ses doutes.
Ceux envers qui je nourrissais une convoitise particulière, ceux qui réveillaient en moi le désir le plus inaltéré, n'étaient pas les célibataires ou les divorcés que je fréquentais avant mon mariage ; il n'existait à mes yeux qu'une espèce digne d'être pourchassée, une seule caste de mâles capable de m'enivrer : les hommes mariés.
Loin de moi l'idée de devenir leur maîtresse attitrée – ce que je fus jadis pour Manuel ; loin de moi l'envie de les aimer, ou qu'ils tombent amoureux de moi. Leur vie privée, le prénom de leur femme, de leurs enfants ne m'importaient guère. Il me les fallait ni trop jeunes, ni trop vieux, mais surtout aisés, avec des mains soignées où l'alliance brillait, des vêtements élégants agréables à caresser ; et j'aimais leurs parfums de grandes maisons – Eau Sauvage, Vétiver, Habit Rouge, Égoïste – qui s'imprimaient sur ma peau avec toute la violence de leur désir.
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