— … ?
— Alors pourquoi utilises-tu le mot Dasein quand tu veux simplement dire l’être-au-monde ?
À la longue, Philippe ne s’indignait plus de ce genre de raccourcis. Lui, si agile de la parole, si prompt à développer, avait renoncé aux joutes verbales avec Mia pour s’en tenir à l’hypocrisie de ceux qui ont tant querellé, épuisés par l’argumentaire de l’autre, et lassés de fourguer le leur. Pire encore, l’homme dont la vocation était de formuler le monde avait poussé l’art du non-dit au rang de dialectique appliquée. Il se retenait donc de répondre : Je pourrais t’expliquer mais j’aurais peur que tu te grilles de précieux neurones , et préférait conclure par :
— Demain j’essaierai d’imaginer la fusion du Dasein et du Shooting , ça m’occupera.
Mia ressentait la même usure et s’en protégeait de la même manière. Habituée à envoyer paître le premier venu, elle produisait un effort inouï pour taire à Philippe ce qu’elle brûlait de lui renvoyer au visage.
— (Pourquoi m’agresses-tu dès que je rentre, après avoir bossé dix heures sous le cagnard ?) Et toi, ta journée ?
— Comme hier, rien de particulier.
— Pourquoi n’irais-tu pas faire un tour dans l’île ? Tu trouverais peut-être des locaux avec qui communiquer ? (Et tu pourrais t’extasier sur leur richesse culturelle, leurs rites ancestraux préservés de cette décadence occidentale dont je suis selon toi une icône vivante.)
— Je crains ma chérie que les locaux, comme tu dis, ne soient tous trilingues et très au fait des taux de change. (Ce qui cadrerait mieux avec ta vision du monde : un terrain de jeu peuplé d’individus de toutes races nés pour te servir.)
— Essaie au moins de ne pas rentrer à Paris aussi blanc qu’à ton arrivée. Moi j’ai complètement cramé mon capital solaire, mais toi tu devrais en profiter.
— (Ce capital solaire rime avec « connerie de publicitaire ».) Je suis heureux d’apprendre que je suis à la tête d’un capital, chérie.
Après les amabilités d’usage, ils s’habillèrent pour dîner dans le restaurant de l’hôtel où ils firent une entrée remarquée. Mia signa un autographe, répondit aux saluts, goûtant par-dessus tout l’agacement de son compagnon à chaque nouvel hommage. S’ensuivit un appel de son agence, qui profitait de ce créneau horaire, entre travail et sommeil, pour tenir à jour les dossiers en cours. Philippe n’en perdit pas un mot, stupéfait par sa fermeté dès qu’elle parlait d’argent.
— Quel festival ? Connais pas. À moins de 150000 €, je ne bouge pas un cil.
Comment pouvait-elle être si aguerrie, et pour de pareilles sommes, elle qui ne savait pas à quoi ressemblait un billet de banque, elle qui ne réglait aucune note, aucune facture, aucune addition, et qui laissait son assistante se charger des pourboires ? Mia parcourait le monde sans un sou en poche et se contentait de désigner ce dont elle avait besoin pour qu’on le lui serve sur-le-champ. Ses gains faramineux s’entassaient sans jamais que la colonne débit ne connaisse la moindre variation. Comment une jeune femme estimait-elle si précisément la valeur de ses apparitions sans connaître celle de l’argent ? Philippe, plume acérée et reconnue, se débattait sans cesse avec l’épineuse question des honoraires et des droits d’auteur, et acceptait le tarif de base sans oser négocier. Le plus souvent, on attendait qu’il réclame pour le régler, et parfois on s’étonnait qu’il le fasse.
— Si c’est cocktail ET dîner, c’est 25000 de plus, non négociable.
Sur le chemin du retour, il se livra à un cruel calcul : afin de gagner l’équivalent de ce qu’on payait sa fiancée pour montrer son joli minois lors d’une quelconque cérémonie d’ouverture, Philippe aurait dû écrire cinq cents pages d’une Métaphysique de l’impensé qui lui auraient pris plusieurs années de sa vie.
À peine rentrée, Mia se plongea avec délice dans le New Yorker arrivé le matin même. Philippe s’étonna de son soudain intérêt pour un journal dont il connaissait la rigueur intellectuelle, et non pour un de ces torchons où elle risquait de tomber sur un article infamant qui aurait appelé un procès immédiat. Peut-être était-il un peu trop sévère à toujours vouloir la ranger dans le tiroir du bas sans lui laisser une chance de le surprendre. Peut-être avait-elle remis en question des choix qu’elle-même jugeait frivoles. Depuis cette fameuse photo sur la terrasse du Crillon où elle paraissait à son bras, l’image de Mia auprès des médias et de son entourage avait changé. Pas une interview, pas une conversation mondaine où il n’était question de sa liaison avec un penseur-écrivain-philosophe. Désormais on l’interrogeait plus souvent sur ses lectures que sur ses mensurations, on l’invitait à des événements culturels, on lui proposait de défiler pour des couturiers qualifiés de postmodernes. Comble de la reconnaissance, elle avait suscité la jalousie de certaines de ses consœurs flanquées de l’éternel sportif ou rock star. À la voir à ce point concentrée sur une page de journal sans la moindre illustration, tout portait à croire que son nouveau statut de belle fille qui en a aussi dans la tête était le signe d’une prise de conscience véritable et non d’une opération de marketing parfaitement réussie.
— À ton avis, Philippe, si l’homme était un handicap, quel serait-il ? La surdité, la cécité, ou le mutisme ?
— … ?
— J’hésite entre surdité et mutisme.
— Tu lis quoi au juste ?
— Le New Yorker . Mon abonnement me suit partout où je vais. Je ne comprends rien aux articles mais il y a le test de Matthew Sharp.
— Le quoi ?
— Ce mec est un génie. Il conçoit des tests à l’aveugle. Tu ne sais jamais pour quoi tu es testé, ce qui t’empêche d’orienter tes réponses.
— … ?
— Spontanément vous associez « falaise » à : a) vertige, b) rappel, c) meurtre ? Tu es obligé d’attendre la semaine suivante pour connaître les résultats du test et ce pour quoi tu étais testé. Ça peut être « Êtes-vous un nouveau réactionnaire ? » ou même « Client ou prostitué ? ».
— … ?
— Ne me dis pas que Philippe Saint-Jean n’a jamais entendu parler des tests de Matthew Sharp !
— Si.
— Alors essaie : si l’homme était un handicap ?
— Comment réagir à une si terrible question ? (Tu m’as fait peur, chérie, un instant j’ai cru que tu t’intéressais à autre chose qu’à un régime à base d’agrumes.)
— Tu ne veux pas répondre parce que : a) tu es un homme, b) tu trouves la question dérisoire, c) tu n’en as aucune idée.
— La question en soi oblige celui qui y répond à patauger dans les généralités. Ajouté à cela que je ne crois pas aux caractères spécifiques d’un sexe ou d’un autre, on y trouve un fatras de clichés qui servent à alimenter la misogynie ordinaire et à entretenir la grogne des couples. Mais s’il fallait jouer le jeu, je dirais que l’homme est avant tout taxé de mutisme, parce que l’homme ne sait pas, ou ne veut pas exprimer ses sentiments. Soit par refoulement, soit par peur de paraître moins viril. Mais il est aussi de notoriété publique que les hommes sont sourds aux doléances des femmes. Soit parce qu’ils sont trop préoccupés d’eux-mêmes, soit pour se dérober à leurs responsabilités. On rejoint alors un autre lieu commun : Dieu que les hommes sont lâches. Mais n’oublions pas pour autant la cécité. Les hommes ne voient rien, c’est bien connu. Une femme, elle, va repérer immédiatement la trace d’une autre femme sur son mari. Un homme jamais. Une femme sait au premier regard si untel est amoureux ou dépressif, si unetelle est enceinte ou jalouse, un homme non. « Tu ne vois jamais rien… » lui rappelle-t-on souvent. En résumé, si l’homme était un handicap, il serait les trois à la fois. Heureusement, les femmes sont là pour créer un équilibre. La femme est à l’écoute de l’autre, parfois jusqu’à la complaisance. La femme observe, parfois jusqu’à l’indiscrétion. La femme formule, parfois jusqu’à la jacasserie. Est-ce que tu as ton compte d’idées reçues ou tu en veux d’autres ?
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