— Vous trouvez que je prends beaucoup de place ? Pourtant je m’efforce de ne rien laisser traîner.
Toute la vie de l’intruse semblait contenue dans un bagage noir à roulettes, toujours fermé, glissé entre l’armoire et le bras de la banquette. Pas d’accessoires apparents, de brosse à cheveux, de sac à main, de téléphone portable, de lotions diverses, rien sinon deux ou trois livres, quelques magazines et une paire de lunettes de lecture, le tout rangé en pile derrière l’autre bras de la banquette.
— Vous ne travaillez donc pas ? Vous n’avez pas besoin de gagner votre vie ?
— Pas en ce moment.
— Vous êtes riche ? Rentière ?
— Non, mais je change de travail régulièrement. En ce moment, je suis entre deux.
— Entre deux quoi ? Ça dure combien de temps, vos entre deux ?
— Je peux vous donner des détails, mais ça ne présente pas beaucoup d’intérêt.
— Entre deux quoi, bordel ?
— J’ai longtemps tenu une boutique de jouets, puis j’ai été administratrice dans un petit musée d’artisanat local, et puis j’en ai eu marre et j’ai ouvert avec une amie une agence de voyages qui a bien marché, mais j’en ai eu marre aussi alors je lui ai revendu mes parts, et depuis j’hésite à retrouver ma sœur qui vit avec sa famille à Nouméa. On m’a déjà proposé un job qui consiste à coordonner les tour-operators de la métropole.
Denis s’assit sur un coin de chaise et resta un moment immobile, hésitant entre une position de repli et un assaut dont il n’avait pas la force. Avec un détachement dont elle était seule capable, Marie-Jeanne Pereyres venait de lui résumer les vingt dernières années de sa vie, tout en s’interrogeant sur les vingt à suivre — avec elle, l’outre-mer n’avait qu’à bien se tenir. Pour répondre à une question qu’il n’avait pas posée, elle ajouta :
— C’est quand même un grand saut vers l’inconnu.
Elle semblait sincère, étrangère à toute ironie, oubliant un instant qu’elle avait envahi le territoire d’un homme dont elle prétendait ne rien savoir. Ainsi donc, il n’avait rien, lui, Denis Benitez, d’un grand saut vers l’inconnu , il n’intimidait pas, il n’encourageait à aucune prudence, il ne représentait aucun mystère, on pouvait même planter son bivouac chez lui sans se demander si l’on enfreignait une quelconque loi. Certes, il n’avait jamais vécu qu’une seule vie, une vie de serveur, la vie d’un serveur qui en aucun cas n’avait songé à créer sa propre affaire, une vie d’éternel serveur qui se serait bien casé à l’âge mûr avec une compagne, transparente et pas fière, une fille dans son genre, le contraire d’une Marie-Jeanne Pereyres. Alors pourquoi celle-ci, femme indépendante, déterminée, capable de forcer les obstacles, hésitait-elle entre une destination tropicale et un canapé pourri, au milieu d’une pièce sans lumière naturelle, dans un appartement cerné par la grisaille parisienne ?
Il renonça au thé et retourna dans sa chambre, épuisé, prêt pour un autre tour du cadran. Tout en se laissant gagner par le sommeil, il se vit comme l’homme le plus pauvre du monde pour avoir perdu le seul bien de celui qui a déjà tout perdu. Ô ma solitude, sœur du silence et mère du recueillement, me voilà bien puni d’avoir douté de toi.
* * *
Philippe Saint-Jean ne différenciait pas le dimanche d’un autre jour ; par habitude il descendait chercher son courrier, remontait les mains vides, puis dressait la liste des petits agréments et renoncements du jour : cantine vietnamienne fermée, billet d’humeur dans Le Journal du Dimanche , dégustation chez le caviste, rues désertes et jardins pleins, cinéma de minuit. Ce dimanche-là, en revanche, avait été planifié de longue date afin de retenir le plus longtemps possible Mia sur sa planète. Il avait repéré au cinéma Champollion une curiosité japonaise, drôle et baroque, pour la lui faire découvrir. Ensuite ils s’attarderaient dans le jardin du Luxembourg pour lire au soleil, boire un thé à la buvette et s’amuser de la ronde des joggers. Sur le tard, il l’inviterait à la Closerie des Lilas pour la surprendre avec un dry Martini tout spécialement préparé par son ami le chef barman, démontrant ainsi à Mia que lui aussi avait son repaire, son rituel et son cocktail. Mais, pour commencer, Philippe allait lui servir un plateau de petit-déjeuner assez luxueux pour rivaliser avec ceux des palaces, et assez copieux pour tenir jusqu’au soir.
— Tu es un amour, mais ôte ces croissants de ma vue, j’ai un défilé dans huit jours et un kilo à perdre.
Philippe n’eut pas même le temps de lui faire part de son programme que Mia lui proposa de déjeuner avec ses parents.
— Ils sont de passage à Paris ?
— Non, ils nous invitent chez eux, en Provence.
— … ?
— J’appelle mon agence et elle s’occupe de tout. On sera rentrés à Paris avant minuit.
— Tu as préparé ce coup-là depuis combien de temps ?
Mia se lova contre lui, bien trop câline pour être honnête, déjà prête à défendre son caprice bec et ongles. Je veux qu’ils te connaissent parce que tu es important pour moi .
Que n’aurait-il donné, quelques années plus tôt, pour entendre la proposition de Mia dans la bouche de Juliette ? Ce fut lui qui avait insisté pour enfin rencontrer ses parents, à l’ancienne, comme un futur gendre veut s’attirer les bonnes grâces de beau-papa. Pour Juliette, il aurait même fait sa demande solennelle, un genou à terre. Il aurait dit oui dans une église et passé une annonce dans Le Monde . Et il est fort vraisemblable que son cadeau de mariage aurait été un court texte enflammé qu’il aurait écrit pour célébrer le jour où, pour la toute première fois, il avait posé les yeux sur elle.
* * *
Yves, réveillé depuis l’aube, regarda Agnieszka dormir un moment avant de quitter délicatement le lit. Il passa un survêtement pour aller courir une bonne heure dans un parc voisin, puis retrouva son invitée devant une chaîne polonaise du câble.
— Mamy taki sam internet. To jest program 451.
Yves reconnut le mot « internet » et l’entendit ajouter, en montrant la cafetière pleine :
— Pozwoliłam sobie zrobić kawę.
Tout surpris de la façon dont elle avait pris possession des lieux, il goûta à son café et lui trouva un goût bien différent du sien. Puis il prit une longue douche avant de la rejoindre dans le lit, se cala à son flanc, s’imprégna de son odeur chaude, et regarda le bulletin météo à ses côtés.
— J’ai compris les mots celsiusa et hectopascali , fit-il.
— Jest jeszcze chłodno, u mnie. 14 ow Lublinie.
À son tour elle prit une douche, ressortit de la salle de bains en peignoir, et désigna ses vêtements pliés sur une chaise.
— Mam się ubrać, czy tak zostać ?
— Te rhabiller ? Oui, tu peux. Tak !
Yves sortit de sous une armoire un second casque de scooter.
— Ça te dirait d’aller tirer un coup en plein air ?
— … ?
— Outside.
— Outside ?
Elle le toisa avec une lueur de doute et craignit un plan scabreux. Elle en avait trop subi pour ne pas redouter l’imagination perverse du client.
— Where outside ? Ja nie mogę sobie pozwolić na chryje z policjantami !
Il devina le dépravé qu’elle voyait en lui, et la rassura d’un mot qu’il pensait universel :
— Pique-nique.
* * *
De longues heures durant, Denis dormit d’un sommeil diurne, plus coupable que délicieux. Il fut assailli par un rêve lourd et troublant, où son visage, démultiplié à l’infini, recouvrait les affiches et les unes des journaux : on le reconnaissait dans la rue, on le montrait du doigt.
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