Tonino Benacquista - Homo erectus

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Et s’il existait, au cœur de Paris, une société secrète où les hommes puissent enfin confier leurs dérives sentimentales, leurs expériences rocambolesques, leurs fantasmes inavouables ?
C’est à cette société que ce roman de Benacquista inscrit ses lecteurs et surtout ses lectrices. « Pour certains, il s'agissait d'un rendez-vous réservé aux hommes, où il était question de femmes. D'autres, en mal de solidarité, y voyaient le dernier refuge des grands blessés d'une guerre éternelle. Pour tous, d'où qu'ils viennent et quoi qu'ils aient vécu, c'était avant tout le lieu où raconter son histoire. »

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Pour avoir brûlé de ce feu-là, Philippe, lui, ne doutait pas de la sincérité de cet homme. Lui aussi aurait signé n’importe quel papier que Juliette lui soumettait, lui aussi aurait déposé à ses pieds tout ce qu’il possédait.

De son côté, Denis ne retenait du récit en cours que les éléments qui nourrissaient sa thèse. Jusqu’où peut-on aller par amour ? Si un homme peut se rendre malade, se ruiner, abandonner sa famille, pourquoi une femme n’irait-elle pas jusqu’à forcer la porte de celui qu’elle a choisi ? Pour, un jour, forcer cette autre porte qu’il n’ouvrait jamais, celle de tout son être ? À n’en pas douter, Marie-Jeanne Pereyres tenait un siège dont il était la place forte.

— Aujourd’hui, je vis toujours dans ce meublé, et seul. Les indemnités de mon licenciement économique partent en pension alimentaire. Mon ex-femme me hait, mes fils ne veulent plus me voir. Lassés de m’entendre rabâcher mon obsession de Manon, les rares amis qui m’avaient absous d’avoir quitté femme et enfants m’ont à leur tour abandonné. Je suis responsable de ce terrible ratage et, malgré les apparences, je ne suis pas venu ici pour me plaindre mais pour faire une proposition à celui d’entre vous qui m’aidera à assouvir une vengeance…

Ceux qui, dans l’assistance, s’attendaient à une conclusion solennelle ou un silence recueilli dressèrent l’oreille au tout dernier mot prononcé.

— J’imagine que certains d’entre vous ont vu ce film de Robert Bresson, Les dames du bois de Boulogne . Pour les autres, ça raconte l’histoire d’une femme plaquée par un homme qu’elle a passionnément aimé. Elle décide de se venger en mettant sur sa route une demoiselle à laquelle il ne résistera pas. À son tour, il va connaître les affres de la passion et de l’abandon.

Denis, Philippe et Yves échangèrent un regard, saisis par le tour étrange que prenait ce témoignage. Philippe avait fait un rapprochement entre l’histoire de ce type et les mélos d’avant-guerre, mais pas avec ce film de Bresson qu’il aimait comme tous les films de Bresson, et qui lui semblait fort éloigné du sujet. Denis, lui, ne l’avait pas vu, mais il lui avait suffi d’entendre Elle décide de se venger en mettant sur sa route une demoiselle à laquelle il ne résistera pas pour que surgisse une nouvelle théorie sur la présence de l’intruse comme instrument de la vengeance d’une autre. Mais cette angoisse-là, malgré la paranoïa, ne résista pas à une minute de froide analyse ; pour le faire tomber dans un piège, encore eût-il fallu choisir une femme fatale, et pas ce… cette… pas elle en tout cas. Et puis, comment imaginer une Marie-Jeanne Pereyres manipulée par qui que ce soit ?

Yves ne gardait aucun souvenir du film, mais le résumé qu’on en avait fait lui donnait envie de le voir ; cette fille qu’on précipitait dans les bras du personnage était-elle ou non une prostituée ? Quelle autre femme pouvait se prêter à un tel traquenard ? Quel talent devait-elle posséder pour qu’il fonctionne ? Laquelle de ces filles qu’il fréquentait avait ce pouvoir de tentatrice ?

— Je propose une forte somme d’argent à celui qui se chargera de séduire Manon, de la rendre folle, de ruiner sa vie comme elle a ruiné la mienne. Nous préparerons ensemble une machination infaillible, je connais ses adresses, ses habitudes, ses tares, ses faiblesses, ses désirs profonds, je connais les mots qui lui parlent, les gestes qui la flattent. En moins de trois mois, elle lui mangera dans la main. Si l’un de vous est intéressé, qu’il me rejoigne à la sortie afin d’en reparler dans le détail.

Depuis sa création, les membres de la confrérie avaient vu défiler toutes sortes de témoins, et si parfois les histoires de ces hommes se recoupaient, chacune restait unique, complexe, et digne d’écoute. Mais d’aussi loin que remontaient les sessions, jamais l’on n’avait vu un individu prêt à en recruter un autre afin d’assouvir une vengeance. Les plus anciens membres, vexés que l’on ait pu voir en eux de sinistres manipulateurs, rompirent la loi du silence pour signifier à l’intrus qu’il s’était trompé d’adresse et, dans la foulée, lui indiquer le chemin de la sortie.

* * *

À la hâte, Philippe Saint-Jean quitta ses camarades à un carrefour de l’avenue de Friedland, sauta dans un taxi, sortit de sa poche un nœud papillon qu’il noua sur son col cassé, mettant ainsi la touche finale à un smoking tout neuf que personne n’avait remarqué durant la séance. Dans leur habituel bistrot, Yves eut à peine le temps de s’installer que Kris l’appela enfin et accepta son invitation à dîner après un dernier rendez-vous — Yves l’imagina s’ingénier à faire jouir son client le plus vite possible pour être à l’heure au restaurant. Bientôt seul devant son verre, Denis, peu disposé à rentrer, en commanda un autre au risque d’attiser la mauvaise humeur de la serveuse — lui-même savait lancer ce regard noir à ses clients qui retardaient la fermeture de vingt minutes à chacun de leur dernier verre. Denis repéra chez elle les gestes rapides et précis d’une professionnelle et non ceux d’une dilettante qui condescendait à servir des cafés en attendant un destin exceptionnel. S’il possédait le don de décrypter les femmes, celle-ci, métier oblige, lui paraissait bien plus lisible qu’une autre.

Après avoir dressé les tables, rangé la terrasse, compté sa caisse et passé la serpillière, elle rentre dans son studio où personne ne l’attend. Elle prend une douche pour chasser une odeur de graillon, et s’allonge, les jambes lourdes, devant le téléviseur qui trône au pied du lit. C’est par lui que passent toutes les émotions. Il la fait rêver et rire, parfois pleurer, il rythme sa vie, la réveille, mais surtout l’endort, sinon elle est bonne pour l’insomnie, et ce serait le drame, car le sommeil est sa seconde passion. Elle le dit elle-même : Mon lit c’est mon radeau . Le dimanche, il lui arrive de s’y laisser dériver jusqu’au soir, les yeux sur l’écran, toute prête à s’assoupir entre deux feuilletons. Parfois, elle se dit que sur son radeau il n’y a pas de place pour deux, qu’aucun homme ne se laisserait dériver avec elle. Il lui arrive aussi de se féliciter de n’avoir pas d’enfant, il lui suffit de regarder les informations pour se trouver dix bonnes raisons de n’avoir pas conçu. Les choix se sont imposés d’eux-mêmes. Après tout, étaient-ils si mauvais ?

Denis quitta brutalement sa rêverie sous le coup d’une révélation : comment avait-il pu imaginer Marie-Jeanne Pereyres poussée par de nobles sentiments ? Seule la hantise de vivre, vieillir et finir seule pouvait expliquer sa détermination. En proie au même désespoir, lui s’était contenté de sombrer en dépression, dignement, sans nuire à personne ! Marie-Jeanne Pereyres avait préféré prendre une mesure d’avance sur son triste sort et quitter un radeau qui prend l’eau pour échouer sur celui d’un autre, s’y accrocher comme une naufragée.

* * *

Kris appelait Yves « Le haleur » comme s’il s’agissait de sa profession. Elle ne savait rien de lui, sinon qu’il n’était ni haleur, ni batelier, mais qu’il posait des fenêtres et qu’il aimait ça. Quand parfois il tardait à se manifester, elle pensait à lui comme à un complice à qui on brûle de raconter l’anecdote du jour. Elle qui se faisait fort de ranger les hommes, ces prévisibles petits êtres, dans deux ou trois catégories, perdait ses repères face au haleur. Et Dieu sait combien de psychologies tordues elle avait croisées depuis qu’elle exerçait, et pas seulement les pervers sexuels, mais ceux dont les intentions cachées révélaient les méandres d’un esprit torturé, a fortiori s’ils se prévalaient de sentiments. Son expérience, acquise dans la douleur, lui avait appris à fuir ceux qui, tôt ou tard, lui reprochaient les désirs qu’elle suscitait en eux. Elle savait repérer, sous ses allures de gentleman, celui qui se cherche un avilissement moral en fréquentant les prostituées. Elle se méfiait aussi du chevalier servant prêt à partir en croisade pour la sortir de là . Tout comme elle redoutait celui qui insistait pour l’embrasser sur la bouche parce que justement ça lui était interdit. On ne percevait chez Lehaleur aucune honte de lui-même ou de mépris pour ses tentatrices, il ne manifestait aucun romantisme de puceau, il ne demandait rien d’extravagant mais obtenait plus que les autres. Il avait une façon unique de renifler les femmes, de les observer pour savoir comment elles étaient faites, de les flatter pour un atout dont elles étaient fières, ou de les prendre dans ses bras sans que cela paraisse déplacé — ce gars-là savait marquer d’instinct la limite entre tendresse et intimité ; ça en devenait presque agaçant, ce don de tracer avec précision la carte des émotions, comme celle d’un empire morcelé dont chaque puissance veillait à préserver ses frontières. Elle le trouvait dominateur, affectueux, curieux d’elle, toujours insaisissable. Kris savait le pouvoir de son sexe sur les hommes, fébriles, prêts à tout accepter pour se soulager, mais ce pouvoir-là n’agissait pas sur Yves. Sa facilité de passer d’une femme à une autre, son perpétuel besoin de diversité ne la rendaient pas unique aux yeux du seul homme pour qui elle aurait aimé l’être. Elle pouvait cependant se vanter d’avoir été sa première, sa pute originelle, celle qui lui avait donné le goût de toutes les autres.

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