L’intruse était-elle de ces secrètes amoureuses qui soupirent dans l’ombre d’un homme adulé ? En frappant à sa porte, avait-elle franchi un pas qu’aucune autre n’osait ? Était-il hors de question pour un homme comme lui de susciter un sentiment démesuré, indéfectible ? Pourquoi ne pas imaginer Marie-Jeanne Pereyres en femme passionnée qui s’imposait à lui comme l’évidence en personne ?
— Peu de temps après, je suis tombé malade. Alité plusieurs semaines, sans réactions, vidé de mes forces, incapable de prononcer un mot. Les médecins n’ont rien diagnostiqué, sinon une sorte d’aphasie bien différente d’une dépression, et dont j’étais le seul à connaître l’origine. Au fond de moi, je savais que la présence de Manon dans ma vie allait chasser toutes les autres, et cette certitude-là m’avait rendu malade. Il est clair que beaucoup d’entre vous se sont effondrés à cause d’une femme, sinon votre confrérie n’existerait pas.
L’assistance avait pour règle de ne pas réagir, même si certains, dont Philippe Saint-Jean, se sentaient concernés. Naguère, Juliette avait inspiré en lui un sentiment si intense qu’il s’était, tout comme le témoin, écroulé à terre. Un médecin avait prescrit une série d’examens, tous inutiles, car pour se remettre d’un tel séisme dans sa vie, Philippe avait juste besoin de la main de Juliette dans la sienne — seule celle qui avait déclenché la maladie avait le pouvoir de le soigner. Deux semaines plus tard, quand il eut retrouvé l’usage de la parole et de ses jambes, elle s’était installée chez lui pour de bon. Leur première année fut à ce point fusionnelle que, de peur d’être séparés une heure durant, ils s’accompagnaient l’un l’autre à leurs rendez-vous respectifs, et ce jusqu’à ce que plus personne ne leur fixe rendez-vous. Philippe n’oublierait jamais ce matin où Juliette était sortie faire des courses, seule, et en était revenue avec un œil au beurre noir pour avoir glissé sur le carrelage d’une boutique. Il en avait tiré des interprétations freudiennes : Juliette s’était punie de cette toute première séparation, comme elle avait puni l’homme de sa vie de la laisser s’éloigner, et cette culpabilité-là ressemblait de façon troublante au coquard que laisse un homme brutal. Ils se savaient infréquentables pour les tiers, abêtis, roucoulants, mais incapables de faire autrement : ils ne retourneraient dans le monde que rassasiés l’un de l’autre.
— La passion est une maladie grave, une drogue dure. Après les premières exultations s’installent le travail obsessionnel, puis la dépendance. Manon quand j’ouvrais l’œil, Manon quand je riais, Manon quand je pleurais, Manon dans mes rêves. Une seule réponse à toutes les questions, à tous les désirs, à tous les doutes : Manon. Quelle heure est-il ? Manon. Vous prendrez bien un peu de dessert ? Manon. Tiens, le temps est à l’orage. Manon.
Par bonheur, Yves Lehaleur s’était débarrassé de ces sentiments dévastateurs, épuisants, qui abandonnaient derrière eux des êtres en friche. Il remercia le ciel de lui laisser le cœur en paix et la queue vagabonde. À la dérobée, il sortit son téléphone pour voir si Kris avait laissé un message. Depuis le matin, il tentait de prendre rendez-vous, moins pour coucher avec elle que pour lui raconter dans le détail, et sur le ton de l’ironie, une soirée calamiteuse passée avec une dénommée Brigitte. Elle m’a épuisé, ta collègue, et pas comme j’aurais voulu. Rappelle-moi . Avant même d’avoir ôté son manteau, Brigitte avait répondu à un appel en s’excusant par avance : Je ne décroche jamais, mais là je suis obligée . Par discrétion, Yves s’était enfermé dans la cuisine sans toutefois échapper à des bribes de conversation. Le docteur est venu ?… La carte Vitale est dans le tiroir du buffet, où veux-tu qu’elle soit ? … Pour la puce, il reste du poisson pané, fais-lui des coquillettes . Yves était réapparu la tête pleine de scénarios d’un non-érotisme parfait : Brigitte qui travaille de jour et se prostitue la nuit parce qu’un mari au chômage ne l’aide plus à joindre les deux bouts. Un mari qui se sent à l’étroit dans le costume du maquereau passif, mais les temps sont durs. Et la puce qui demande, devant son plat de coquillettes : Pourquoi maman est jamais là le soir ? À peine son téléphone rangé, elle avait abordé la question financière : 200 € pour deux heures, ensuite je dois rentrer . De toutes les femmes qu’il avait reçues, aucune ne lui avait donné à ce point l’impression d’être au travail, persuadée de détenir un pouvoir qu’elle n’avait pas, celui d’embraser les sens d’un homme qui la paie — ce fut sans doute le point le plus exaspérant, cette outrecuidance de se prétendre prostituée, comme s’il suffisait d’ouvrir les jambes. Malgré tout, il s’était figuré qu’en bavardant durant la première heure, il allait la désirer assez pour la culbuter durant la deuxième, mais chaque parole échangée les avait coincés dans le réel, et le plus pragmatique qui soit, celui du temps qui file aussi vite que le crédit. En voulant jouer les pros, elle l’avait tutoyé : De quoi t’as envie ? Yves avait entendu pour la première fois ce que ces simples mots recelaient de vulgaire. De guerre lasse, il lui avait proposé un marché : il la laissait partir sans même avoir à se déshabiller, à condition de lui avouer toute la profondeur de son drame. Quel drame ? De quoi tu parles ? Tu veux savoir pourquoi je fais la pute ? Yves avait dû reformuler sa question : quel drame terrible empêchait Brigitte d’être auprès de son enfant malade en ce moment même ? Parce que seule une héroïne de Zola pouvait connaître le destin tragique d’une femme qui se prostitue pour acheter des médicaments à son gosse. Yves en voulait pour ses 200 € et s’attendait à du grandiose, une malédiction ancestrale, une enfance rongée par le secret, un amour passionné pour un monstre, une trahison dantesque. Brigitte s’était contentée de mentionner une pension alimentaire qui n’arrivait jamais, un nouveau compagnon criblé de dettes, et d’opiniâtres huissiers. Puis elle s’en était allée, plus riche de quelques billets, mais délestée d’une fade vérité que personne ne lui avait soutirée jusqu’alors.
— La suite s’est précipitée. Je quitte ma famille pour vivre dans un meublé. Manon m’y rejoint les premiers temps. Nous rêvons à notre avenir rayonnant de passion et de pouvoir. Je me ruine pour lui offrir tout ce qu’elle désire, je m’endette pour bâtir la maison de nos rêves, dont elle sera l’unique propriétaire — je me souviens d’avoir insisté : S’il m’arrive quelque chose, je veux que tu sois à l’abri . Au bureau, elle se propose de me soulager des dossiers les plus routiniers, puis m’incite à jouer une subtile partie d’échecs au sein de la compagnie. Un jour, elle me tend dans un parapheur l’équivalent de mon arrêt de mort, que je signe sans même le lire. Puis elle accepte une promotion et commence un étonnant parcours dans la boîte. Elle dîne la plupart du temps avec des collègues, puis certains patrons. Il faut passer des alliances , me dit-elle. Elle rentre de plus en plus tard, et quand je m’en plains elle me fait taire au creux du lit. Elle repousse la date du mariage sous divers prétextes et m’assure avoir arrêté la pilule. Un matin, je la vois siéger parmi nous à la direction générale. Le lendemain elle me quitte.
Yves ne croyait à rien de ce stéréotype où l’homme se voit tomber dans les rets d’une créature vénéneuse. À n’en pas douter, ce gars mentait, car à quoi bon diaboliser à ce point sa maîtresse sinon pour s’affranchir de la faute originelle ? Pourquoi vouloir convaincre un public sinon pour se réhabiliter à ses propres yeux ?
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