Soulevant à deux mains le pesant volume, je le reposai sur le rayon et je me dis que notre érudition, toute l’information accumulée dans les bibliothèques, n’était qu’un fatras inutile, un bourbier de témoignages et de suppositions, et que nous n’avions pas progressé d’un pouce depuis le début des recherches, soixante-dix-huit ans plus tôt ; que la situation se présentait beaucoup plus mal qu’à l’époque des pionniers, puisque les efforts assidus de tant d’années n’avaient abouti à aucune certitude indiscutable.
L’ensemble de nos connaissances précises était strictement négatif. L’océan ne se servait pas de machines ; en certaines circonstances, pourtant, il semblait capable d’en construire ; au cours de la première et de la deuxième année des travaux d’exploration, il avait reproduit les éléments de quelques appareils immergés ; par la suite, il ignora purement et simplement les expériences que nous poursuivions avec une patience bénédictine, comme s’il avait perdu tout intérêt pour nos instruments et nos activités (comme si, par conséquent, il s’était désintéressé de nous). Il n’avait pas de système nerveux — je continue à dresser le tableau de notre « connaissance négative » — ni de cellules, et sa structure n’était pas protéiforme. Il ne réagissait pas toujours aux stimuli, même les plus puissants (il « ignora » complètement, par exemple, l’accident catastrophique qui survint au cours de la deuxième expédition de Giese ; une fusée auxiliaire, tombée d’une hauteur de trois cent mille mètres, s’écrasa à la surface de la planète, l’explosion radioactive de ses réserves nucléaires détruisant le plasma dans un rayon de deux mille cinq cents mètres).
Peu à peu, dans les milieux savants, on en vint à juger l’« affaire Solaris » comme une « partie perdue » ; notamment parmi les administrateurs de l’Institut, où des voix s’étaient élevées récemment, suggérant de couper les crédits et de suspendre les recherches. Personne, jusqu’alors, n’avait osé parler d’une liquidation définitive de la Station ; une telle décision aurait trop manifestement signifié la défaite. Du reste, au cours d’entretiens officieux, nombre de nos savants préconisaient d’abandonner l’« affaire Solaris » selon une ligne de repli aussi « honorable » que possible.
De nombreux scientifiques, cependant, surtout parmi les jeunes, en arrivèrent insensiblement à considérer l’« affaire » comme une pierre de touche des valeurs individuelles. « Tout bien examiné, disaient-ils, l’enjeu ne consiste pas uniquement à pénétrer la civilisation solariste ; il s’agit essentiellement de nous, des limites de la connaissance humaine. »
Pendant un certain temps, l’opinion prévalut (répandue avec zèle par la presse quotidienne), que l’« océan pensant » de Solaris était un cerveau gigantesque, prodigieusement développé, et en avance de plusieurs millions d’années sur notre propre civilisation, une sorte de « yogi cosmique », un sage, une figuration de l’omniscience, qui depuis longtemps avait compris la vanité de toute activité et qui, pour cette raison, se retranchait désormais dans un silence inébranlable. L’opinion était inexacte, car l’océan vivant agissait ; non pas, bien sûr, selon des notions humaines ; il ne bâtissait pas des villes ou des ponts, il ne construisait pas des machines volantes ; il n’essayait pas d’abolir les distances et ne se souciait pas de la conquête de l’espace (critère décisif, selon certains, de la supériorité incontestable de l’homme). L’océan se livrait à des transformations innombrables, à une « autométamorphose ontologique » — les termes savants ne manquent pas dans le relevé des activités solaristes ! D’autre part, tout scientifique s’attachant à l’étude des multiples solariana éprouve l’impression irrésistible qu’il perçoit les fragments d’une construction intelligente, géniale peut-être, mêlés sans ordre à des productions absurdes, apparemment engendrées par le délire. Ainsi naquit, à l’opposé de la conception « océan-yogi », l’idée de l’« océan-débile ».
Ces hypothèses exhumèrent l’un des plus anciens problèmes philosophiques — les rapports de la matière et de l’esprit, de l’esprit et de la conscience. Du Haart ne manquait pas d’audace lorsqu’il soutint, le premier, que l’océan était doué de conscience. Le problème, que les méthodologistes s’empressèrent de déclarer métaphysique, alimenta pas mal de discussions et de disputes. Était-il possible que la pensée fût privée de conscience ? D’ailleurs, pouvait-on appeler pensée les processus observés dans l’océan ? Une montagne est-elle un très gros caillou ? Une planète est-elle une énorme montagne ? On demeurait libre de choisir sa terminologie, mais la nouvelle échelle de grandeur introduisait des normes nouvelles et des phénomènes nouveaux.
La question se présentait comme une transposition contemporaine du problème de la quadrature du cercle. Tout penseur indépendant s’efforçait de caser son apport personnel dans le trésor des études solaristes. Les théories nouvelles fourmillaient : l’océan témoignait un état de dégénération, de régression, succédant à une phase de « plénitude intellectuelle » ; c’était un néoplasme divagant, issu du corps des habitants antérieurs de la planète, qu’il avait tous dévorés, engloutis, et dont il avait fondu les résidus sous cette forme éternelle, autoreproductible, d’élément supracellulaire.
À la lumière blanche des tubes fluorescents, blafarde imitation de la clarté d’un jour terrestre, je débarrassai la table des appareils et des livres qui l’encombraient ; sur le plateau de matière plastique, je déroulai la carte de Solaris et je la contemplai, les bras écartés, les mains appuyées à la lisière chromée de la table. L’océan vivant avait ses hauts-fonds et ses fosses ; ses îles, recouvertes d’un dépôt minéral en décomposition, relevaient certainement de la nature du fond de l’océan — ordonnait-il l’éruption et l’affaissement des formations rocheuses ensevelies dans ses abysses ? Nul ne le savait. Considérant la grande projection plane des deux hémisphères, bariolée de divers tons de bleu et de violet, je ressentis cet étonnement poignant, qui m’avait saisi bien souvent, et que j’avais éprouvé tout enfant, à l’école, en apprenant l’existence de Solaris.
Perdu dans la contemplation de cette carte stupéfiante, je ne pensais à rien, pas plus au mystère entourant la mort de Gibarian qu’à l’incertitude de mon propre avenir.
Les différentes sections de l’océan portaient les noms des savants qui les avaient explorées. J’étudiais le renflement de Thexall, qui baignait les archipels équatoriaux, lorsque j’eus la sensation brusque que quelqu’un me regardait.
J’étais penché au-dessus de la carte, mais je ne la voyais plus ; un engourdissement invincible gagnait tous mes membres. Des caisses et une petite armoire barricadaient la porte, en face de moi. C’est un robot, me dis-je — je n’en avais pourtant trouvé aucun dans la chambre, et aucun n’aurait pu entrer à mon insu. Sur la nuque et dans le dos, la peau commençait à me brûler ; le poids de ce regard lourd, immobile, devenait insupportable. La tête enfoncée au creux des épaules, je m’appuyais de plus en plus fort contre la table, qui se mit à glisser lentement ; ce mouvement me libéra ; je pivotai.
La chambre était vide. Devant moi, il n’y avait que l’ample fenêtre bombée, et la nuit au-delà. Mais la même sensation persistait. La nuit me regardait, la nuit amorphe, aveugle, immense, sans frontières. Nulle étoile n’éclairait l’obscurité derrière la vitre. Je tirai les rideaux opaques. Je n’avais pas séjourné une heure dans la Station et déjà je présentais des signes morbides. Était-ce un effet de la mort de Gibarian ? Tel que je le connaissais, j’avais jugé jusqu’alors que rien n’aurait jamais pu troubler son esprit. Je n’en étais plus aussi sûr.
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