Rohan voulut se présenter au rapport chez le commandant, mais celui-ci s’était déjà retiré pour la nuit. Il revint donc dans sa cabine. Malgré sa fatigue, il fut long à s’endormir. Le matin, lorsqu’il se leva, il reçut l’ordre, transmis par Ballmin, le chef des planétologues, de remettre tout le matériel récolté au laboratoire principal. À dix heures du matin, Rohan fut pris d’une telle fringale — il n’avait pas encore pris son petit déjeuner — qu’il descendit au second, au petit mess des opérateurs de radar ; ce fut là, alors qu’il buvait son café, debout, à petites gorgées, qu’Erett vint le surprendre.
— Et alors ? Vous l’avez trouvé ? demanda-t-il, voyant une expression d’excitation sur le visage du cartographe.
— Non. Mais nous avons trouvé quelque chose de plus grand. Allez-y tout de suite, l’astronavigateur vous appelle.
Il sembla à Rohan que la cabine vitrée de l’ascenseur montait à une incroyable lenteur. Le silence régnait dans la pénombre de la pièce ; on entendait le bruissement des transmissions électriques ; du distributeur de l’appareillage, sortaient sans interruption de nouvelles photographies, luisantes d’humidité ; nul cependant n’y prêtait attention. Deux techniciens avaient sorti d’un casier mural une sorte d’épidiascope et étaient en train d’éteindre le reste des lumières au moment où Rohan ouvrit la porte. Il distingua parmi les autres la tête blanche de l’astronavigateur. L’instant d’après, l’écran blanc descendu du plafond s’argenta. Dans le silence attentif, Rohan s’approcha autant qu’il le put de la grande surface claire. La photo était loin d’être parfaite, en outre, uniquement en noir et blanc. Tout autour de petits cratères dispersés au hasard, on remarquait un haut plateau dénudé qui s’interrompait par une ligne si rectiligne qu’il semblait qu’un énorme couteau eût tranché la roche ; c’était le tracé du littoral, car le reste de la photo était occupé par le noir uniforme de l’océan. À une certaine distance de cet à-pic, s’étalait une mosaïque de formes peu distinctes, dissimulées en deux endroits par des traînées de nuages et leurs ombres. Mais il n’en était pas moins certain que cette formation singulière, dont les détails étaient estompés, n’était pas d’origine géologique,
« Une ville », pensa Rohan avec une certaine excitation, mais il ne le dit pas à haute voix, tous continuaient à garder le silence. Le technicien qui manipulait l’épidiascope essayait en vain de mieux contraster l’image.
— Quelque chose a-t-il troublé la réception ? demanda l’astronavigateur de sa voix calme, dans le silence général.
— Non. (La réponse de Ballmin monta des ténèbres) La réception était nette, mais c’est là l’une des dernières photos prises par le troisième satellite. Huit minutes après son lancement, il a cessé de répondre aux signaux. Nous supposons que la photo a été faite à l’aide d’objectifs déjà endommagés par une température de plus en plus élevée.
— L’altitude de la caméra au-dessus de l’épicentre n’a jamais dépassé soixante-dix kilomètres, ajouta une autre voix qui était, à ce qu’il sembla à Rohan, celle de Malta, l’un des planétologues les plus doués. Et, en vérité, je l’estimerais, quant à moi, à cinquante-cinq ou soixante kilomètres … Regardez plutôt …
Sa silhouette cacha en partie l’écran. Il appliqua sur l’image une plaque quadrillée en plastique transparent, où de petits cercles étaient découpés, la déplaçant pour la faire coïncider tout à tour avec une douzaine de cratères figurant sur l’autre partie de la photo.
— Ils sont nettement plus grands que sur les photos précédentes. Du reste, ajouta-t-il, cela n’a guère d’importance. D’une façon ou d’une autre …
Il n’acheva pas, mais tous avaient compris ce qu’il voulait dire : ils allaient sous peu contrôler l’exactitude de la photographie, en explorant cette région de la planète. Un certain temps encore, ils contemplèrent l’image sur l’écran, Rohan n’était plus si sûr de lui : cela représentait-il une ville ou plutôt ses ruines ? L’abandon de cette configuration géométrique était attesté par les ombres onduleuses des dunes, fines comme des traits à la plume, qui de toutes parts enveloppaient les formes compliquées dont certaines disparaissaient presque dans la marée de sable du désert. En outre, la constellation géométrique de ces ruines était partagée en deux parties inégales par un trait noir en zigzag, qui allait en s’élargissant vers les lointains — une fissure sismique qui avait disloqué en deux morceaux certaines des plus grandes « bâtisses ». L’une d’elles, très nettement effondrée, s’était ouverte en forme de pont, dont un jambage restait accroché sur l’autre versant de la faille.
— La lumière, je vous prie, demanda l’astronavigateur.
Lorsqu’elle fut rendue, il regarda le cadran de l’horloge murale.
— Nous décollons dans deux heures.
Des voix mêlées s’élevèrent ; ceux qui protestaient le plus énergiquement, c’étaient les hommes du service de géologie, car ils étaient déjà descendus à plus de deux cents mètres sous terre, à l’aide d’un trépan, lors des forages d’essai. Horpach fit un geste impérieux de la main, impliquant qu’il n’admettrait pas que son ordre soit discuté.
— Toutes les machines remontent à bord. Mettez en sécurité les matériaux récoltés. L’examen des photographies et les analyses à faire doivent suivre leur cours. Où est Rohan ? Ah ! Vous êtes là ? Parfait. Vous avez entendu ce que j’ai dit. Dans deux heures, tous les hommes doivent être à leur poste de départ.
L’opération d’embarquement des machines se faisait en hâte, mais avec méthode. Rohan resta sourd aux supplications de Ballmin qui insistait pour qu’on lui accordât cinq minutes de forage supplémentaires.
— Vous avez entendu ce qu’a dit le commandant, répétait-il de droite et de gauche, bousculant les monteurs qui se rendaient, à l’aide de grands monte-charge, dans les tranchées qu’ils venaient de creuser.
À tour de rôle, les appareils de forage, les plates-formes grillagées provisoires, les réservoirs de carburant étaient transportés jusqu’aux écoutilles de la soute ; lorsque, seul, le sol fouaillé de toutes parts témoigna des travaux accomplis, Rohan, en compagnie de Westergard, l’adjoint de l’Ingénieur en chef, parcourut une fois encore, par mesure de précaution, les chantiers abandonnés. Puis les hommes s’engouffrèrent dans les profondeurs du vaisseau. Alors seulement le sable s’agita dans le périmètre lointain, tandis que les ergorobots, appelés par radio, rentraient en file pour se cacher dans les flancs de l’astronef qui happa ensuite, sous les plaques de son blindage, la rampe inclinée et l’ossature verticale de l’ascenseur. Pendant l’espace d’un instant, tout s’immobilisa, puis le hurlement monotone du vent violent assourdit le sifflement métallique de l’air comprimé qui purgeait les tuyères. Des tourbillons de poussière rouge prirent la poupe dans leur étau, une lueur verte y vacilla, mêlée à la lumière rouge du soleil, et dans une galopade de coups de tonnerre incessants, secouant le désert et répercutés en échos multipliés par les parois rocheuses, le vaisseau s’éleva lentement dans les airs. Laissant derrière lui le cercle de roche incendié, les dunes vitrifiées et les coulées de condensation, il disparut dans le ciel violet avec une vitesse croissante.
Longtemps après, lorsque la dernière traînée blanchâtre de la vapeur de sa trajectoire se fut dissipée dans l’atmosphère et que les sables eurent entrepris de recouvrir la roche nue et de combler les fouilles abandonnées, un nuage noir apparut à l’horizon. Volant bas, il se déploya et entoura comme d’un bras tendu, tout en volutes, le lieu de l’atterrissage ; puis il s’immobilisa, suspendu en cet endroit. Cela dura un certain temps. Lorsque le soleil commença à décliner pour de bon, une pluie noire se mit à tomber de ce nuage sur le désert.
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