L’océan était légèrement moins salé que ceux de ta Terre ; les analyses n’apportèrent toutefois aucun résultat révélateur. Au bout de deux heures, ils en savaient à peu près autant qu’en commençant. Ils envoyèrent donc en pleine mer deux sondes de télévision commandées à distance et, du poste central, ils en suivirent la progression sur les écrans. Mais ce ne fut qu’une fois qu’elles se furent éloignées au-delà de l’horizon, que les signaux apportèrent une première information d’importance. Dans l’océan vivaient des organismes semblables par leur forme à des poissons à squelette osseux. Dès qu’ils apercevaient les sondes, toutefois, ils s’enfuyaient à une énorme vitesse, cherchant refuge dans les profondeurs marines. Des échos-sondes volantes déterminèrent la profondeur de l’océan à l’endroit où, pour la première fois, ils avaient rencontré des créatures vivantes : il y avait cent cinquante mètres de fond.
Broza s’obstina : il lui fallait avoir au moins un de ces poissons. Ils se mirent donc à pêcher, les sondes poursuivirent des ombres qui se faufilaient dans la pénombre verte, tirant des décharges électriques, mais ces prétendus poissons faisaient preuve d’une incomparable souplesse de mouvement. Il fallut tirer un grand nombre de coups avant de réussir à en blesser un, La sonde, qui l’avait saisi de ses pinces, fut immédiatement ramenée sur le littoral, tandis que Kœchlin et Fitzpatrick manipulaient l’autre sonde, récoltant des échantillons de fibres qui montaient dans le creux des vagues et qui leur semblaient être une sorte d’algue ou de plante aquatique. Ils l’envoyèrent enfin explorer le fond de la mer, à une profondeur de deux cent cinquante mètres. Un fort courant de grande profondeur rendait très difficile le guidage de la sonde qui était sans cesse renvoyée vers une grosse accumulation d’algues sous-marines. À la fin, il fut tout de même possible d’en écarter quelques-unes et apparut alors, comme le supposait très justement Kœchlin, toute une colonie de petites créatures flexibles, en forme de pinceau.
Les deux sondes revinrent dans l’intérieur du champ et les biologistes se mirent au travail. Pendant ce temps, dans la baraque qui avait été montée et où l’on pouvait retirer les masques si désagréables, Rohan, Jarg et cinq hommes prenaient leur premier repas chaud de la journée.
Le temps s’écoula jusqu’au soir à prélever des échantillons de minéraux, à étudier la radioactivité dans les profondeurs de l’océan, à mesurer l’insolation, et cent autres ennuyeuses besognes du même ordre, qu’il fallait pourtant consciencieusement mener à bien et même exécuter avec une perfection pédante, si l’on voulait obtenir des résultats précis et exacts. Au crépuscule, tout ce qui était possible avait été fait et Rohan put, la conscience tranquille, s’approcher du micro quand Horpach l’appela. L’océan était plein de formes vivantes qui, toutes sans exception, évitaient la zone côtière. L’organisme du poisson disséqué ne présentait rien de particulier. L’évolution — selon les estimations qu’ils pouvaient faire à partir des données en leur possession — se poursuivait sur la planète depuis plusieurs centaines de millions d’années. Une quantité considérable d’algues vertes avait été découverte, ce qui expliquait la présence d’oxygène dans l’atmosphère. La division du domaine des organismes vivants en flore et faune était typique ; typiques aussi les structures osseuses des vertébrés. Le seul organe du spécimen péché dont les biologistes ne connaissaient pas d’équivalent sur la terre était celui d’un sens spécial, sensible à de très faibles variations de l’intensité du champ magnétique. Horpach donna l’ordre à toute l’équipe de regagner L’Invincible au plus vite et, concluant ainsi l’entretien, il annonça qu’il avait des nouvelles : on avait sans doute réussi à localiser l’épave du Condor.
Les biologistes eurent beau protester, soutenant que même plusieurs semaines supplémentaires leur seraient insuffisantes, on dut démonter le baraquement, mettre les moteurs en marche et la colonne se dirigea vers le nord-ouest. Rohan ne pouvait donner à ses camarades le moindre détail relatif au Condor, puisqu’il ne savait rien lui-même. Il voulait arriver le plus vite possible au vaisseau, car il supposait que le commandant allait distribuer de nouvelles tâches, qui apporteraient peut-être davantage de découvertes. Évidemment, il fallait avant tout, à présent, aller reconnaître le lieu supposé de l’atterrissage du Condor. Rohan faisait donc donner aux machines toute leur puissance ; ils s’en retournaient ainsi, dans le fracas encore plus infernal des chenilles qui martelaient les pierres. Une fois les ténèbres tombées, les grands projecteurs des machines s’allumèrent ; c’était là un spectacle peu banal et même menaçant ; à tout instant, les faisceaux mobiles de lumière arrachaient de l’obscurité des silhouettes informes de géants apparemment mobiles, et qui se révélaient n’être que des rochers témoins, tout ce qui restait d’une chaîne de montagnes après l’érosion. À plusieurs reprises, il fallut s’arrêter en bordure de profondes failles béant dans le basalte. Enfin, bien après minuit, ils aperçurent, éclairée de toutes parts comme pour une revue, brillant au loin telle une tour de métal, la masse de L’Invincible. Dans le périmètre du champ de force, des cortèges de machines se mouvaient dans tous les sens ; on déchargeait les provisions, le carburant ; des groupes d’hommes se tenaient sous la rampe, dans la lumière aveuglante des projecteurs. Déjà, de très loin, leur étaient parvenus les échos de cette activité de fourmilière. Au-dessus des colonnes de lumières mouvantes, s’élevait la coque du vaisseau, silencieuse, éclaboussée par des taches de clarté. Des feux bleus s’allumèrent pour indiquer par où l’on pouvait franchir le champ de force ; ainsi guidés, les véhicules, recouverts tous d’une épaisse couche de fine poussière, pénétrèrent l’un derrière l’autre au centre du champ sphérique. Rohan n’avait pas encore eu le temps de sauter à terre que déjà il appelait l’un des hommes qui se tenait près de lui et en qui il avait reconnu Blank, pour lui demander des nouvelles du Condor.
Mais le bosco ne savait rien de la prétendue découverte. Rohan n’apprit pas grand-chose de sa bouche : avant de se consumer dans les couches denses de l’atmosphère, les quatre satellites avaient fourni onze mille photos, captées par radio et reportées, au fur et à mesure de leur arrivée, sur des plaques spécialement mordancées. Afin de ne pas perdre de temps, Rohan appela dans sa cabine le technicien cartographe, Erett, et, tout en prenant sa douche, il l’interrogea sur tout ce qui s’était passé dans le vaisseau. Erett était l’un de ceux qui avaient cherché sur la série de photographies la trace du Condor. Ils avaient été trente à rechercher en même temps, à travers des océans de sable, ce petit grain d’acier ; outre les planétologues, on avait mobilisé les cartographes, les opérateurs des radars et tous les pilotes de pont. Ils avaient examiné, en se relayant, pendant vingt-quatre heures d’affilée, le matériel photographique, au fur et à mesure qu’il leur parvenait, notant les coordonnées de chaque point suspect de la planète. Mais la nouvelle que le commandant avait transmise à Rohan s’était révélée erronée. On avait pris pour le vaisseau une sorte de champignon rocheux d’une hauteur exceptionnelle, car il projetait une ombre étonnamment semblable à celle, régulière, d’une fusée. Et c’était ainsi que l’on continuait à tout ignorer du sort du Condor.
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