CHAPITRE II
PARMI LES RUINES
L’Invincible se posa en un endroit soigneusement choisi, à six kilomètres au moins de la limite septentrionale de ce que l’on appelait déjà « la ville ». On ne la voyait pas mal du tout du poste de pilotage. L’impression que c’étaient là des constructions élevées artificiellement était même plus forte que lors de l’examen des photos prises par le satellite photo observateur. Anguleuses, en général plus larges à la base qu’au sommet, de hauteur inégale, elles s’étendaient sur une superficie de plusieurs kilomètres carrés, noirâtres, avec par endroit un reflet métallique ; mais la plus forte longue-vue ne permettait pas d’en distinguer les détails ; on avait l’impression que la majorité de ces bâtiments étaient troués comme des claies.
Cette fois-ci, les tintements métalliques des tuyères en train de refroidir n’avaient pas cessé que déjà le vaisseau expulsait de ses entrailles la rampe inclinée et l’ossature de l’ascenseur, s’entourait d’un cercle d’ergorobots ; mais, à présent, on ne s’en tint pas là. En un endroit situé exactement en face de la ville (lorsqu’on se tenait au niveau du sol, on ne pouvait plus l’apercevoir, cachée par de petites collines), se rassembla à l’intérieur de la protection énergétique, un groupe de cinq véhicules tout terrain, auquel s’adjoignit un monstre de loin deux fois plus gros qu’eux, semblable à un scarabée apocalyptique à la cuirasse grisâtre : le lance-antimatière mobile.
Rohan commandait le groupe opérationnel. Il se tenait dressé de toute sa taille, dans la tourelle ouverte du premier véhicule tout terrain, attendant que, sur ordre donné du pont de L’Invincible , un passage soit ouvert dans le champ de force. Deux inforobots, placés sur les collines les plus proches, lancèrent une série de fusées éclairantes vertes pour indiquer la route ; alors la petite colonne, en rang par deux, Rohan en tête, partit droit devant elle.
Les machines résonnaient de la basse des moteurs, des fontaines de sable jaillissaient de sous les roues-ballons des géants, loin devant, à deux cents mètres, un robot éclaireur glissait en rasant la surface du sol, semblable à une soucoupe aplatie avec ses antennes qui vibraient à toute vitesse ; le flux d’air qu’il rejetait de dessous lui faisait s’effondrer le sommet des dunes, aussi semblait-il qu’en les survolant, il les balayait d’un feu invisible. Le nuage de poussière soulevé par la colonne fut long à retomber, car l’air était tranquille : une traînée de volutes rougeâtres balisait la route du convoi. Les ombres des machines s’allongeaient car le soir approchait. La colonne contourna un cratère qui se trouvait sur son chemin, presque entièrement recouvert de sable. Au bout de vingt minutes, on parvint aux premières ruines. Ici, la composition de la colonne se disloqua. Les trois véhicules non habités pénétrèrent entre les ruines et lancèrent des signaux bleu vif, indiquant qu’ils avaient créé un champ de force local. Les deux machines transportant les hommes roulèrent alors de sorte à se placer au centre de la protection mobile. Cinquante mètres derrière avançait, sur ses jambes articulées, l’énorme lance-antimatière. Après avoir franchi un entremêlement de filins d’acier ou de fils de fer, enfouis dans le sable, il fallut s’arrêter car l’une des pattes du lance-antimatière s’était trouvée coincée dans le fond d’une crevasse invisible, recouverte de sable. Deux arcticiens sautèrent hors du véhicule du commandant de l’expédition et libérèrent le colosse immobilisé. Alors, la colonne repartit.
Ce qu’ils avaient appelé une ville ne ressemblait en réalité en rien aux cités terrestres. De grands massifs sombres, aux parois rongées et hérissées de pointes qui leur donnaient un aspect de brosse, s’enfonçaient jusqu’à une profondeur inconnue dans les dunes mouvantes ; cela ne ressemblait à rien de ce que connaissait l’œil humain. Leurs formes indéfinissables atteignaient la hauteur de plusieurs étages. Cela n’avait ni fenêtres ni portes, ni même de murs ; certains avaient l’aspect de réseaux sinueux et denses, formés de câbles s’entre pénétrant dans tous les sens, avec des renflements aux endroits où ils se rejoignaient ; d’autres faisaient penser à des arabesques compliquées, telles qu’en auraient formées des rayons d’abeille entrecroisés ou des claies aux ouvertures en triangle ou en pentagone. Dans chaque élément de dimensions plus considérables et sur chaque surface visible, on pouvait découvrir une sorte de régularité, non une uniformité pareille à celle des cristaux, mais néanmoins réelle, avec un rythme déterminé, malgré les traces de destruction qui la brisaient en maints endroits. Certaines constructions semblaient faites de branches étroitement soudées et taillées en biseau (mais ces branches ne se déployaient pas librement comme pour les arbres ou les buissons ; ou bien elles formaient une partie d’un arc ou bien deux spirales tournant en sens contraire) ; elles jaillissaient alors verticalement du sol ; ils en rencontrèrent d’autres, pourtant, qui étaient relevées comme le tablier d’un pont-levis. Les vents, qui soufflaient le plus souvent du nord, avaient accumulé du sable sur toutes les surfaces horizontales et les flèches les moins inclinées ; aussi, de loin, plus d’une de ces ruines rappelait une pyramide trapue, tronquée au sommet. De près, toutefois, la surface apparemment lisse montrait ce qu’il en était : un système de tiges épineuses aux pointes acérées, de feuillages parfois si étroitement entremêlés qu’ils retenaient le sable dans les taillis ainsi formés. Il sembla à Rohan que c’étaient là des résidus cubiques et pyramidaux de rochers, envahis par une végétation morte et desséchée. Mais cette impression se dissipa elle aussi, au bout de quelques pas : en effet, une régularité étrangère aux formes vivantes manifestait sa présence à travers le chaos de la destruction. Ces ruines, à vrai dire, n’étaient pas d’un seul tenant, car on pouvait en deviner l’intérieur par les fentes des taillis métalliques ; elles n’étaient pas vides non plus, puisque ces taillis les emplissaient entièrement. De partout émanait l’ambiance morte de l’abandon. Rohan songea un instant à utiliser le lance-antimatière, mais cela n’aurait eu aucun sens de recourir à la force, puisqu’il n’y avait aucun endroit où pénétrer. L’ouragan faisait voler des nuages de poussière irritante entre les hauts bastions. Les mosaïques régulières des ouvertures sombres étaient remplies de sable qui s’écoulait sans arrêt en un mince filet ; à leur base, des cônes pointus se formaient, comme provoqués par des avalanches miniatures. Un bruissement sec, incessant, les accompagna pendant toute leur exploration. Les antennes tournant comme des ailes de moulin, les canons pendulaires des compteurs Geiger, les microphones à ultra-sons et les détecteurs de rayonnement — tout se taisait. On n’entendait que le grincement du sable sous les roues, le hurlement par à-coups des moteurs qui s’emballaient lorsqu’ils changeaient de direction. Ils progressaient, passant tantôt dans l’ombre froide et profonde des colosses, tantôt sur le sable rendu écarlate par la lumière de ce soleil.
Ils atteignirent enfin la faille tectonique. C’était une crevasse large d’une centaine de mètres, un abîme apparemment sans fond et à coup sûr très profond, car il n’avait pas été comblé par les cataractes de sable balayées sans répit par les coups de vent. Ils s’arrêtèrent et Rohan envoya de l’autre côté le robot éclaireur volant. Il observait sur un écran ce que l’engin apercevait à l’aide de ses caméras de télévision, mais l’image était semblable à ce qu’ils connaissaient déjà. L’éclaireur fut rappelé au bout d’une heure. À son retour, Rohan, après en avoir discuté avec Ballmin et Gralew, le physicien, qui étaient dans son véhicule, décida d’examiner de plus près un certain nombre de ruines.
Читать дальше