Villageois et paysans. Un soi-disant comité de salut public a pris le pouvoir, sous une apparence de démocratie. Que comprend ce conseil ? Cinq étrangers sur neuf membres ! Un ouvrier, trois intellectuels, un ingénieur, un instituteur ! Cela fait six voix contre trois voix paysannes et celle de M. le curé, entraîné malgré lui dans cette aventure. Que peuvent comprendre ces gens à vos légitimes aspirations ? Qui au contraire mieux que moi, grand propriétaire terrien, saurait les partager ? Mettez-vous de mon côté, balayez cette clique ! Venez me rejoindre au Vallon.
Et c’était signé: Joachim Honneger.
Louis chanta victoire.
« Je vous l’avais bien dit ! Il faut prendre des mesures. »
La première fut de réquisitionner toutes les armes et de les distribuer à une garde choisie parmi les éléments sûrs. Elle se monta à cinquante hommes et fut placée sous le commandement de Simon Beuvin, lieutenant de réserve. Cet embryon d’armée, muni de fusils disparates, était cependant une force de police appréciable.
Vers la même époque se plaça la confirmation de notre solitude. Les ingénieurs, aidés par Michel et mon oncle, réussirent à monter un poste émetteur assez puissant, Radio-Tellus. Nous avions nommé notre nouveau monde Tellus, en souvenir de la Terre, dont c’était le nom latin. La plus grosse lune fut Phébé, la deuxième Séléné, et la troisième Artémis. Le soleil bleu fut Hélios, le rouge Sol. C’est sous ces noms que vous les connaissez.
C’est avec émotion que Simon Beuvin lança les ondes dans l’espace. Quinze jours de suite, nous répétâmes l’expérience, sur une gamme très variée de longueurs d’ondes. Aucune réponse ne vint. Comme le charbon était rare, nous espaçâmes nos appels, n’en lançant plus qu’un seul par semaine. Il fallut se résigner: autour de nous, il n’y avait que la solitude. Peut-être quelques petits groupes sans T.S.F.
À part d’autres affiches, du même style, aussitôt lacérées, Honneger ne s’était plus manifesté. Nous ne pûmes prendre les colleurs d’affiches sur le fait. Mais le châtelain devait bientôt nous rappeler son existence de façon tragique. Vous vous souvenez de Rose Ferrier, la jeune fille que nous avions dégagée des ruines de sa maison, le premier jour ? Quoique toute jeune — elle avait alors seize ans — c’était la plus jolie fille du village. L’instituteur nous avoir avertis qu’avant le cataclysme, Charles Honneger avait beaucoup tourné autour d’elle. Une nuit rouge, nous fûmes réveillés par des coups de feu. Michel et moi bondîmes hors du lit, précédés pourtant par Louis. À peine sortis, nous nous heurtâmes à des gens affolés, courant dans le demi-jour pourpre. Revolver en main, nous courûmes en direction du bruit. Le piquet de garde était déjà là, et nous entendîmes les coups de leurs fusils de chasse, mêlés au claquement de la Winchester du père Boru, engagé dans l’armée comme sergent. Une lueur s’éleva, grandit: une maison brûlait. La bataille semblait confuse. Comme nous débouchions sur la place du puits, des balles sifflèrent à nos oreilles, suivies du déchirement d’une arme automatique: les assaillants avaient des mitraillettes ! En rampant, nous rejoignîmes le père Boru.
« J’en ai eu un, nous dit-il tout fier. « Au vol », comme je tirais les chamois !
— Un qui ? demanda Michel.
— Je n’en sais rien ! Les salauds qui nous attaquent ! »
Quelques coups de feu claquèrent encore, suivis d’un appel de femme:
« À moi ! Au secours !
— Rose Ferrier, dit Louis. C’est cette canaille d’Honneger qui l’enlève ! »
Une rafale de fusil mitrailleur nous fit courber la tête. Les cris décrûrent dans le lointain. Une auto ronfla.
« Attends un peu, cochon », hurla Michel.
Un ricanement lui répondit. Près de l’incendie, nous vîmes sur la place quelques morts, et un blessé qui rampait. À notre stupéfaction, nous reconnûmes le tailleur. Il était touché aux jarrets par des chevrotines, et nous trouvâmes dans sa poche un chargeur de mitraillette. L’interrogatoire fut rapidement mené. Croyant sauver sa peau, il dévoila les plans d’Honneger, ou du moins ce qu’il en savait. Profitant d’armes perfectionnées et, appuyé par une bande d’environ cinquante gangsters, il comptait s’emparer du village et dicter sa loi à ce monde. Fort heureusement pour nous, son fils, qui désirait Rose depuis longtemps, n’avait pas eu la patience d’attendre et était venu l’enlever, à la tête de douze bandits. Lui, le tailleur, faisait l’espion et devait repartir avec eux. Aidé de Jules Maudru, le grand bistrot, il collait les affiches.
La même nuit, il fut pendu ainsi que son complice, à la branche d’un chêne. Cette affaire nous coûta trois morts et six blessés. Trois jeunes filles, Rose, Michelle Audouy et Jacqueline Presle, la nièce de Marie, avaient disparu. En revanche, cette agression eut pour effet de ranger tout le village et les fermiers derrière nous. Les bandits avaient eu deux morts, en plus de leurs complices pendus. Nous récupérâmes sur le champ de bataille deux mitraillettes, un revolver et une assez grande quantité de munitions. Avant l’aube bleue, le Conseil à l’unanimité, décréta la mise hors-la-loi de Charles et Joachim Honneger, de leurs complices, et la mobilisation de l’armée. De graves événements allaient cependant retarder l’attaque du château.
Au matin, comme l’armée se réunissait, un homme affolé parut, à moto sur la route. Trois jours avant, ce même homme, un cultivateur vivant avec sa femme et ses deux enfants dans une ferme isolée, à cinq kilomètres du village, nous avait signalé qu’une de ses vaches était morte dans des circonstances étranges. Le matin, elle était en parfaite santé et le soir, elle était étendue sur le pâturage, vidée de son sang et même de sa chair. Son cuir portait une dizaine de trous disséminés.
L’homme descendit de moto avec tant de précipitation qu’il roula dans la poussière. Il était livide.
« Des bêtes qui tuent ! Comme des pieuvres volantes, et elles tuent d’un seul coup ! »
Après lui avoir fait prendre un grand verre d’eau-de-vie, nous pûmes avoir des renseignements plus précis.
« Ce matin donc, à l’aube, j’ai fait sortir les vaches. Je voulais nettoyer complètement l’étable. Mon fils Pierre les a menées au pâturage. Parbleu, j’avais bien vu un nuage vert, très haut au-dessus de ma tête, mais je n’y avais pas fait attention. Dame, dans un monde qui a deux soleils et trois lunes, les nuages peuvent bien être verts, que je pensais. Ah bien oui ! Quelles saletés ! Pierre revenait quand tout à coup le nuage vert est tombé. Oui, il est tombé ! Et j’ai vu que c’était une centaine au moins de pieuvres vertes, avec des bras qui s’agitaient ! Elles sont tombées sur les vaches, et les pauvres bêtes ont roulé mortes à terre. J’ai tout de suite crié à Pierre de se cacher. Il n’en a pas eu le temps, le malheureux ! Une des pieuvres a nagé dans l’air, et quand elle a été à trois mètres de lui, elle a lancé comme une langue qui a touché mon Pierre dans le dos, et il est mort ! Alors j’ai enfermé la femme à clé dans la maison, avec mon second fils, et je lui ai crié de ne pas bouger, et j’ai pris la moto. Elles m’ont poursuivi, les saletés, mais j’ai pu leur échapper. Par pitié, venez ! J’ai peur qu’elles rentrent dans la maison ! »
À la description du paysan, nous avions tout de suite reconnu l’animal du marais. Ce qui nous étonnais, c’est qu’il volât. De toute manière, c’était un danger terrible. Je pris avec Michel une conduite intérieure, et nous emportâmes les deux mitraillettes. Vandal, prévenu, s’installa d’autorité sur le siège arrière. Beuvin fit monter un détachement de la garde dans un camion bâché, et nous partîmes.
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