Toute la vie future de Diego est là : le mouvement, la vie, et l’indépendance d’esprit. Et ce cercle autour de lui tandis qu’il peint, ce public qui le regarde, qui attend, qui l’envie, et qui fait de lui beaucoup plus qu’un peintre : un acteur, un officiant, un homme de magie et de spectacle.
C’est durant ses premières années d’apprentissage à Mexico que Diego Rivera fait connaissance avec le plus grand dessinateur mexicain de cette fin de siècle, l’homme qui véritablement est à l’origine du renouveau de l’art populaire, et qu’il devait considérer comme son vrai maître, José Guadalupe Posada.
Illustrateur, caricaturiste, graveur de génie — et, de plus, né lui aussi à Guanajuato —, Posada tient à l’époque une boutique de gravure et un atelier de dessin dans le centre de Mexico, non loin de l’Académie des beaux-arts, au 5 de la rue Santa Iñez (aujourd’hui la rue de la Monnaie). C’est là que Diego se rend chaque jour, à chaque moment libre, pour regarder les planches de dessins que Posada met à sécher dans la vitrine de l’atelier. Ce qu’il voit parle à ses sens, l’émeut bien plus que les froides peintures académiques qui décorent les murs de San Carlos : ce sont des scènes de rue, des caricatures d’hommes politiques, de prélats, de généraux, de juges, de femmes du monde et du demi-monde, qui tiennent à la fois des Caprices de Goya et des charges de Daumier. Mais, aussi, les illustrations naïves de couplets à la mode, des ballades, des corridos qu’on chante sur les marchés, à Mexico, à Toluca, à Pachuca. Et surtout, ces gravures qui l’ont rendu célèbre, qui ont fait de lui le « prophète » de la révolution — le mot est d’Anita Brenner — les danses macabres, issues du folklore mexicain, imitées de ces squelettes et crânes en sucre que les enfants grignotent pour la fête des morts — toutes ces images par lesquelles Posada tourne en dérision la société corrompue du règne de Porfirio Díaz. Certaines de ces planches sont sur des papiers de couleur, maladroites et simplistes, mais elles ont la fraîcheur et la force de ceux qui les regardent, de ces gens du peuple que Diego a rencontrés à Guanajuato, ouvriers des mines ou paysans descendus des montagnes, pour qui les pourvoyeurs de la culture ne sont pas les bibliothèques ni les cimaises des musées, mais les pochtecas, ces colporteurs indiens qui vendent les feuilles aux couleurs criardes, et les chanteurs de corridos qui, pour quelques pièces, chantent les complaintes à la mode.
C’est là, devant la boutique de José Guadalupe Posada, que Diego Rivera sent au fond de lui ce qui grandit et donne un sens à sa vocation de peintre, son amour pour l’expression populaire, son désir d’exprimer à son tour, comme l’ont fait les grands artistes de la Renaissance italienne ou les peintres espagnols de l’âge baroque, les désirs et les inquiétudes d’un peuple opprimé et exilé de sa propre culture. Comme il le confessera plus tard à Gladys March : « C’est lui [Posada] qui m’a révélé la beauté inhérente au peuple mexicain, ses aspirations et ses combats. Et c’est lui qui m’a enseigné la leçon suprême de tout art — que rien ne peut s’exprimer sans la puissance du sentiment, et que l’âme d’un chef-d’œuvre réside dans cette puissance de l’émotion [5] Diego Rivera, My Art, my Life, op. cit ., p. 43.
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L’art de Posada, hanté par les squelettes et les supplices, art de l’enfer et de la damnation, où les plaisirs et les jouissances du quotidien nous renvoient mieux à la corruption et au grincement de la mort, est sans doute l’expression la plus forte de ce Mexique de don Porfirio, où tout semble suspendu dans la précarité de l’instant. Mexique de la répression armée, de la menace des guerres d’invasion, de la mémoire des interventions française et nord-américaine, Mexique des abus et des bandits de grand chemin, des massacres d’innocents, des fêtes aussi, des quadrilles et des jeux tandis que grondent les insurrections souterraines. Diego, comme Posada, est bien de ce pays où la mort jaillit de la vie à chaque moment.
Dans sa biographie de Diego Rivera, Bertram Wolfe rapporte l’enthousiasme de l’enfant devant les gravures de Posada, qu’il compare aux dessins de Michel-Ange. Dans Posada, Diego trouve la réponse aux deux grandes préoccupations qui orienteront toute sa vie : d’une part, la proclamation de sa « mexicanité » — l’âme créatrice de ce peuple, héritée du passé prodigieux des nations amérindiennes. Comme il le dit à Gladys March, « l’art des Indiens du Mexique prend son génie et sa force dans une vérité intensément locale : il est lié au sol, au paysage, aux choses et aux animaux, aux divinités, aux couleurs de leur monde. Par-dessus tout, il exprime l’émotion qui est en son centre. Façonné par leurs espoirs, leurs craintes, leurs joies, leurs superstitions, leurs souffrances [6] Diego Rivera, My Art, my Life, op. cit ., p. 43.
». Cette revalorisation de l’art indien est certainement le plus profond credo de Rivera, ce qui l’inspire et le guide tout au long de sa création, cette force constante qu’il partagera avec Frida et qui lui permettra de traverser tant d’événements, de résoudre tant de contradictions tout en restant lui-même — et cette force lui vient de la rencontre avec l’art de Posada.
Mais dans les dessins de Posada, Rivera puise une autre conviction : celle de la nécessaire lutte révolutionnaire. Les caricatures de Posada, ses critiques du régime de Porfirio Díaz, sa constante moquerie de la bourgeoisie et de ses grands airs, ses sarcasmes à l’égard du clergé, des militaires, et cette sorte de bal funèbre où toutes les injustices, tous les préjugés et les ridicules d’une société en décomposition se résument dans l’absurde et le dérisoire de la mort, sont véritablement le réservoir où Diego puise son imaginaire de révolte. C’est cette dimension qui restera la sienne, à travers toutes les vicissitudes de la politique : Diego n’est pas né pour être politicien. Ce qu’il découvre aussi dans les planches de Posada, c’est bien cette certitude. Plus tard, dans ses relations avec Trotski, le leader, ou avec Breton, l’aristocrate des lettres, il ressentira le malaise de l’homme confronté à des idées qui lui sont étrangères. Il leur préférera l’esprit de Posada, toujours ce mélange de moquerie et d’ancienne sagesse, la grimace de la mort et le souvenir de la beauté naturelle du peuple indien, la jeune fille aux lis et le squelette vêtu de ses atours de dentelle — tout ce monde qui, au soir de sa vie, se retrouve et se côtoie dans Le rêve d’un après-midi dominical au parc de l’Alameda, peint en 1947-48.
L’idée de la révolution, Diego la rencontre dans la réalité, au cours de l’hiver 1906–1907, à Orizaba, dans l’État de Veracruz, quand une manifestation de peones coupeurs de canne est réprimée dans le sang par l’armée de Porfirio Díaz. Alors, pour Diego, le choix n’est plus indifférent. Le sang versé sur la terre, dans les rues d’Orizaba, ne cessera plus de couler, de nourrir sa passion pour ces peones qui sont vraiment le peuple du Mexique, ne cessera pas de sceller le pacte qui lie désormais le peintre avec la réalité. Plus rien d’autre n’aura d’importance pour lui, que ceci : dire la force et la grandeur des paysans et des ouvriers, et, comme Posada, montrer au monde la grimace de mort des puissants.
Chacun son tour et chacun à sa façon, Diego et Frida rencontrent, au moment le plus important de leur création, la tentation de l’Occident. Pour Diego, la rencontre sera capitale, captivante ; il passe quatorze ans de sa vie en France et en Espagne, voyage partout, rencontre tous ceux qui sont en train de changer l’art et de créer la peinture moderne. Il se marie, il a un fils, il connaît la vie de bohème, la misère, la guerre, il invente son propre art. Quand il revient au Mexique, c’est chargé d’expérience, auréolé d’une gloire naissante — et acquis aux idées révolutionnaires.
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