En fait, Diego et Frida sont tous deux, avant tout, des provinciaux. Lui, de Guanajuato, né dans l’atmosphère archaïque de cette ville minière, où l’on pratique une familiarité un peu dédaigneuse avec le monde indien. Elle, de Coyoacán, que sa mère Matilde appelle le « village », grandie au rythme empreint de tristesse de la ville du « Marquis » Hernán Cortés, où les seuls événements sont les marchés hebdomadaires, et le seul mouvement celui des paysans indiens venus des villages alentour, Xochimilco, San Jerónimo, Iztapalapa, Milpa Alta.
Pour Diego, comme plus tard pour Frida, l’attrait, c’est Mexico. Non pas la mégapole d’aujourd’hui, piège pour les damnés de l’ère industrielle, mais cette ville éblouissante, légère, effervescente, dans laquelle se retrouvent au lendemain de la révolution les étudiants, les aventuriers, les amoureux, les maîtres à penser et les ambitieux politiciens, les théoriciens de l’art et les apprentis de la modernité.
Au lendemain de la révolution, la capitale mexicaine est devenue tout à coup ville ouverte. Les formidables mouvements de foule envahissant le centre et la place du Zócalo derrière les insurgés de Villa et Zapata ont ouvert la voie. Chaque jour, de tous les coins du pays arrivent des paysans, des curieux, qui parcourent les rues, vont dans les marchés, les jardins publics, s’attroupent autour des monuments autrefois réservés à l’élite, se rencontrent, se reconnaissent. Les commerces ambulants se multiplient, les restaurants de plein air, les hôtels bon marché, les transports en commun. Les Mexicains tout à coup découvrent leur identité, leur art, leur musique populaire. Déjà circulent les corridos, cette poésie spontanée célébrant les héros de la révolution.
Le Mexico de Diego et Frida. Une ville où bouillonnent la création, l’invention, la nouveauté. Aucune ville sans doute n’aura été aussi révolutionnaire, synonyme de phare pour les peuples opprimés de l’Amérique. Un lieu aussi important, durant cette décennie 1920-30, aussi fertile pour l’art et pour les idées que le furent Londres au temps de Dickens, ou Paris à la belle époque de Montparnasse.
En août 1926, en réparant une aile du Palais National, les ouvriers mettent au jour les restes de la grande pyramide de Mexico-Tenochtitlán, au sommet de laquelle se trouve une pierre figurant le soleil — réalisant ainsi une ancienne prophétie annonçant le retour du pouvoir ancestral du jour où renaîtrait le grand temple surmonté du soleil. Cette découverte, qui a lieu au moment où Diego Rivera entame les fresques de l’École nationale d’agriculture à Chapingo, a une valeur symbolique. Le moment est venu d’accomplir le renouveau de la culture indienne.
L’idée n’est pas neuve, pourtant : hérité de l’ère de Maximilien, l’indigénisme avait quelque chose de réactionnaire qui l’apparentait à l’esprit de caste de la colonie espagnole. D’autre part, la célébration excessive du passé aztèque — le pompeux monument érigé à Cuauhtémoc, dernier roi de Mexico, à la fin du XIX esiècle — était un leurre servant à masquer la condition misérable des survivants des nations indigènes. Au moment où l’on décorait la statue du jeune héros de la résistance aztèque, le gouvernement de Porfirio Díaz déportait les Indiens Yaquis à La Havane, et les troupes du général Bravo mettaient à feu et à sang les villages des Mayas Cruzoob au Quintana Roo.
Diego et Frida, d’une certaine façon, ont incarné les vices et les vertus de cette époque où l’on réinvente les valeurs mexicaines, l’art et la pensée des civilisations préhispaniques. Diego est l’un des premiers à affirmer le lien entre le devenir révolutionnaire du Mexique et son passé indien : les anciens Mexicains, écrit-il, « pour qui chaque action, depuis les rituels ésotériques des grands prêtres jusqu’aux plus humbles tâches de la vie quotidienne, était pleine de beauté sacrée. Pour qui les pierres, les nuages, les oiseaux ou les fleurs étaient des sources de délices et les manifestations de la Grande Matérialité [1] In Bertram Wolfe. Diego Rivera, New York, 1979, p, 103.
».
Diego et Frida consacreront toute leur vie à la recherche de cet idéal du monde amérindien. C’est lui qui leur donne leur foi révolutionnaire, et qui fait briller alors, au centre d’un pays ravagé par la guerre civile, l’éclat unique du passé, comme une lumière qui attire les regards de toute l’Amérique et symbolise la promesse d’une nouvelle grandeur.
Le Mexico de Diego et Frida est une ville entièrement tournée vers l’extérieur, qui leur offre tout — une galerie d’exposition dont les rues sont les œuvres en train de se faire.
C’est ici, au cœur de cette ville, dans un périmètre restreint (entre les rues Argentina et Moneda, le Zócalo, le jardin de l’Alameda et la rue Dolores) que les événements marquants de leur vie vont se dérouler. C’est dans la rue Argentina, à l’École préparatoire, que Diego commence à peindre ses fresques, et c’est là qu’il rencontre Frida pour la première fois. Le ministère de l’Éducation est à deux rues, à l’angle d’Argentina et de Belisario Domínguez. Le marché San Juan, devant lequel Frida a été broyée dans un accident d’autobus, est à six rues, à l’ouest du Zócalo, et l’hôpital où on l’a emmenée est de l’autre côté de Reforma, près de San Cosme. Le Palais National auquel Diego consacre près de trente ans de sa vie est au cœur de la ville, là où jadis se dressaient les palais de Moctezuma, seigneur de Mexico-Tenochtitlán. Et le palais des Beaux-Arts, espèce de catafalque blanc où Diego et Frida recevront tour à tour l’ultime hommage du peuple mexicain, n’est qu’à quelques pas du jardin de l’Alameda où chaque soir s’attardent les amoureux.
Il y a quelque chose de miraculeux dans cette connivence entre la ville et ce couple de peintres venus de la province, unis dans la même foi révolutionnaire, pour la glorification du passé amérindien du Mexique.
Alors, tout semble possible. Une invincible jeunesse émane de la ville, de chaque monument, de chaque visage. Aucune autre nation n’a tenu tête avec une telle ardeur au pouvoir de l’argent et aux menaces armées des impérialistes. Toutes les idées et les illusions de ce temps juvénile naissent à Mexico et nulle part ailleurs : l’art populaire, la renaissance indienne, la croyance dans une ère nouvelle où les peuples opprimés du Sud se verraient enfin rendre justice par les puissances privilégiées du Nord. C’est véritablement l’instant historique de la révolution — alors que sont encore présentes dans tous les esprits les images fulgurantes des insurgés marchant dans les rues de la capitale — depuis l’Indépendance, premier espoir des nations accablées par la fatalité de la pauvreté et de l’injustice.
L’histoire de Diego et Frida — cette histoire d’amour inséparable de la foi en la révolution — est encore vivante aujourd’hui parce qu’elle se mêle à la lumière particulière du Mexique, à la rumeur de la vie quotidienne, à l’odeur des rues et des marchés, à la beauté des enfants dans les maisons poussiéreuses, à cette sorte de langueur nostalgique qui s’attarde au crépuscule sur les anciens monuments et les plus vieux arbres du monde.
Les vrais chefs-d’œuvre ne changent pas, ne vieillissent pas. Aujourd’hui, dans un monde qui a connu tant de désillusions, alors que la beauté des cultures amérindiennes est quotidiennement bafouée par l’uniforme laideur des empires marchands, les images que nous ont laissées Diego et Frida — images d’amour, de recherche de la vérité, où la sensualité se mêle toujours à la souffrance — restent aussi fortes, aussi nécessaires. Dans l’histoire du Mexique, elles continuent à briller comme des braises vivantes, et leurs rougeoiements sont les purs joyaux des enfants démunis.
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