Les voix des employés étaient indistinctes, tout au bout du couloir. Ses pas la guidèrent dans le labyrinthe. M1, M2, M3, Jana trouva le rayonnage correspondant au nom de Montanez en M4. Des centaines de dossiers s’entassaient dans l’allée, qui donnait sur l’espace de déambulation. Elle hésita un instant à s’y engager : instinct, signe des temps ? Un employé passa vingt mètres plus loin, droit comme un I, sans remarquer sa présence.
Le tee-shirt de Jana était imbibé de sueur ; elle marcha à pas de loup entre les murs de documents qui la protégeaient, retenant son souffle. Monterubio, Monteramos… Montalban, Montamas, Montanez : cinquième étagère, juste au-dessus de son crâne. Jana saisit une pile de dossiers, entendit des pas, retint son souffle : quelqu’un se déplaçait à deux ou trois travées de là.
Une minute passa, avec un sale goût d’éternité. Les pas enfin s’éloignèrent. La Mapuche fit le tri entre les livrets militaires, le cœur électrique. Montanez Oswaldo, né le 10/02/1971 : trop jeune. Montanez Alfredo, né le 24/08/1967 : trop jeune aussi. Une goutte de sueur s’échoua sur le papier jauni du dossier qu’elle consultait d’une main fébrile. Montanez Ricardo, né le 06/12/1955 à Rufino. La date de naissance collait, celle de son incorporation à l’ESMA aussi, qu’il avait quittée fin 1976 avec le grade de caporal. C’était lui. Ça ne pouvait être que lui. La gorge de Jana, accroupie au pied de l’étagère, se fit plus sèche. Une voix la fit sursauter.
— C’est quoi cette odeur ?!
La peur.
La sienne, qui lui dégoulinait du corps.
Le type était dans la rangée voisine, reniflant sa présence.
— Oh, il y a quelqu’un ?! s’écria-t-il en aveugle.
Jana avait déjà fourré la fiche dans la poche de son treillis : elle logea le dossier en vrac dans l’étagère et se glissa vers l’issue de secours, au bout de l’allée. Personne à gauche, ni à droite. Elle poussa la porte coupe-feu et disparut.
— Oh ! Il y a quelqu’un ?!
Dix étages. On avertirait la sécurité, qui n’aurait plus qu’à la cueillir en bas de l’escalier. Jana suivit la petite lumière verte, dévala les marches en prenant appui sur la rampe pour amortir le bruit de ses pas et débarqua au neuvième étage, le cœur battant à tout rompre. Le groupe de militaires qui discutaient devant les baies vitrées lui adressa à peine un regard. Jana appela l’ascenseur en tentant de garder son sang-froid. Toujours pas d’alarme. L’employé de la salle des archives avait pourtant dû entendre le clic de la porte de secours. L’ascenseur arriva vite : elle appuya sur le bouton, laissa les portes se refermer sur elle, commença la descente. La Mapuche essuyait la sueur qui perlait sur son front, priant les dieux des ancêtres de l’épargner pour cette fois, quand la cabine stoppa. Cinquième étage. Un homme de haute stature dans un uniforme à galons entra sans un mot : l’officier qu’elle avait croisé un peu plus tôt, sortant des toilettes.
— Vous descendez ? demanda-t-il.
— Oui.
Son air affable ne dura pas. À peine l’ascenseur eut-il entamé sa descente que l’homme se rétracta : une odeur désagréable empuantissait la cabine. Il adressa un rictus compassé à l’Indienne, absorbée par la contemplation de ses Doc. Les portes s’ouvrirent enfin sur le grand hall : Jana déglutit la salive qu’elle n’avait plus, se dirigea vers l’accueil, roseau souple dans la tempête. Personne ne l’interceptait. Toujours pas. Elle déposa le badge sous la mine indifférente de la perruche au comptoir, et se retint de courir vers la sortie.
Les talkies-walkies des types de la sécurité se mirent à crépiter. Jana passa à leur hauteur au moment où ils décrochaient, emprunta le grand escalier qui menait au parking. Les deux hommes se précipitèrent à l’intérieur du bâtiment, trop tard : le vent rafraîchissait son visage et le colectivo arrivait, au bout de l’esplanade…
*
La station balnéaire d’El Tigre s’était vidée avec la fin de l’été. Les clubs d’aviron ronronnant, quelques débiles faisaient hurler leur scooter des mers entre les citrons pourris qui flottaient à la surface du plan d’eau. Rubén roula sur l’artère principale, un sandwich à la main, acheté à la volée des boutiques de l’embarcadère. Gianni Del Piro habitait au bout de l’avenue, une maison pavillonnaire qui jurait avec les somptueuses demeures bâties un siècle plus tôt.
Une voiture de petite cylindrée était parquée sous le préau. Il balança les restes de sandwich au clébard qui faisait les poubelles du voisin, sonna à la porte d’entrée. La femme du pilote ouvrit sans tarder, Anabel, une fausse blonde dodue au sourire rouge cru qui, à en croire son vaste décolleté en forme de cœur, refusait toujours ses cinquante ans.
— Bonjour ! lança-t-elle au dandy qui usait ses semelles sur le perron.
Rubén, tout sourire, se fit passer pour un ancien copain de l’armée chargé de rameuter l’escadrille pour fêter la retraite d’un ami commun. Charmée de l’attention, Anabel expliqua que Gianni était parti la semaine dernière à Neuquén pour un stage de « perfectionnement à la voltige », qu’il serait de retour dimanche, mais qu’elle pouvait toujours l’appeler pour l’informer de sa démarche.
— Si vous le désirez, bien sûr ! avança la cocotte.
— J’aimerais lui faire la surprise, singea-t-il en retour.
— Comme vous voudrez !
Rubén sonda brièvement la femme qui se ventilait sur le pas de la porte. Malgré ses valses d’œillades liftées, son air innocent laissait peu de doutes. Il abandonna Anabel à son destin de Botox, regagna la voiture garée un peu plus loin et, adossé au capot, contacta les aéroclubs de Neuquén.
L’un d’eux proposait bien des stages par des pilotes confirmés mais, d’après le type joint au téléphone, la prochaine formation de voltige n’aurait pas lieu avant le mois prochain.
Il appela Anita dans la foulée.
L’inspectrice n’avait pas lu le rapport d’autopsie de Munoz concernant le décès de Maria Victoria Campallo et, d’après les infos glanées, la thèse d’un homicide restait en suspens : accident, suicide, meurtre, l’équipe du capitaine Roncero, chargé par Luque de l’enquête, n’occultait aucune piste.
— Le rapport d’autopsie est faux, renvoya Rubén, tu le sais comme moi.
— Oui. Ça fait deux personnes contre le reste du monde. Maria est enterrée tout à l’heure et personne ne nous laissera exhumer le corps pour une contre-expertise. À moins de prouver la non-filiation entre la famille Campallo et ses enfants volés… Tu en es où ?
— J’ai le nom d’un type, répondit Rubén, Gianni Del Piro, un ancien pilote de l’armée qui travaille dans un petit aéroclub d’El Tigre. Je le soupçonne d’avoir transporté le corps de Maria et trafiqué son carnet de vol pour jouer les hommes invisibles. Del Piro a baratiné sa femme et son employeur au sujet d’un stage à Neuquén et quitté le domicile conjugal la veille du double meurtre, la semaine dernière. Tu pourrais me pister ce type d’après son numéro de portable ?
— Je te rappelle que mon pouvoir se résume à conduire la voiture de patrouille en présence d’un collègue masculin et à taper les rapports parce que ces pajeros [8] « Branleurs. »
n’ont que deux pouces, rétorqua Anita.
— Et ton copain des télécoms ?
— Surveiller les communications, c’est encore possible, bougonna-t-elle, mais le localiser ne se fera pas sans l’aval de Ledesma.
Le chef du commissariat de quartier qui l’employait.
— Luque et ses flics d’élite le considèrent au mieux comme un vieux tas de merde : Ledesma aura peut-être envie de leur mettre des bâtons dans les roues, hypothéqua Rubén.
Читать дальше