Le soleil l’éblouit un instant lorsqu’il sortit du hangar. Il longea le tarmac et se dirigea vers la pompe à essence, cinquante mètres avant le bureau de Valdès. C’était une station-service des plus sommaires, avec une simple pompe et un registre que remplissaient les pilotes en se servant. Rubén consulta le document ; aucun plein n’était mentionné le week-end en question.
Il calcula la moyenne de consommation d’après la fréquence de remplissage du réservoir, compara avec les vols effectués depuis par le Cessna et la jauge relevée sur l’appareil, et tiqua. Ça ne collait pas. Del Piro avait fait le plein « trop tôt », après le week-end du 8.
Rubén vérifia plusieurs fois ses calculs. L’adrénaline poussa verticale : il manquait l’équivalent de deux à trois heures de vol.
*
Parmi les quarante-deux « Montanez » répertoriés dans l’annuaire, Jana finit par en joindre les trois quarts, en baratinant pour un jeu de loterie se référant à la date de naissance. Après une série de coups de fil fastidieux, onze personnes avaient l’âge de l’ancien caporal impliqué dans le meurtre des parents Verón.
DDHH (sorte de ministère des Droits de l’Homme), ANM (Archives Nationales de la Mémoire, basée à l’ex-ESMA), CONADEP, Jana fouilla dans les listes des membres des forces armées liés à la répression, celles du Centre d’Études légales et sociales mises à la disposition des Grands-Mères, dossiers stockés dans l’ordinateur du détective, sans trouver la moindre trace d’un Montanez correspondant. Elle n’avait que ces onze noms allongés sur du papier, onze suspects éparpillés aux quatre coins du pays. Procédure trop longue. Paula serait morte depuis mille ans… Restaient les archives de l’armée.
Les documents top secret liés à la séquestration et à l’assassinat des trente mille disparus avaient été brûlés à l’arrivée de la démocratie (et les éventuelles copies probablement détruites), mais la Marine, comme tous les corps d’armée, avait gardé ses archives. Le public n’y avait pas accès, pour la simple et bonne raison que la Marine refusait de les donner : seuls cas exceptionnels, les « usagers légitimes » justifiant la « nécessité d’une consultation » pouvaient y accéder — autant dire peu de monde, et au prix de démarches qui avaient peu de chances d’aboutir. C’est ce que lui avait dit Rubén ce matin avant de partir, alors qu’elle émergeait du brouillard.
Sortant d’une sieste carabinée, Ledzep fit une apparition remarquée tandis qu’elle ouvrait le frigo. Il avait goûté les restes du petit déjeuner laissés sur la table du salon, mais son air chafouin plaidait pour du carné. Jana but une bière fraîche, pour se donner du courage, et quitta la planque à l’heure de midi.
Par une ironie macabre propre à l’Argentine, le bâtiment qui abritait les archives de la Marine se situait près de la Morgue Judicial, avenida Comodoro Py . L’édifice, baptisé Libertad (…), était un immeuble en forme de parallélépipède haut d’une dizaine d’étages fraîchement repeint en blanc, chargé de faire oublier la tristement célèbre École de Mécanique de la Marine, aujourd’hui transformée en musée et lieu de mémoire.
Jana était venue en colectivo , le bus local, son sac de toile noire à l’épaule et sa carte d’identité dans la poche de son treillis. Le ciel était bleu après l’averse, le vent frémissait dans les maigres arbres qui bordaient le parking. La jeune femme grimpa l’escalier, pleine d’appréhension, montra son sac aux deux molosses à l’entrée, passa entre les détecteurs de métaux et se présenta à l’accueil.
Une quadragénaire à voix de perruche s’entretenait au téléphone avec ce qui semblait être une amie : l’arrivée d’une visiteuse ne parut d’abord pas l’émouvoir, puisqu’elle poursuivit sa discussion un moment avant de se tourner vers la Mapuche qui se dandinait derrière le comptoir.
— Attends une seconde, lâcha-t-elle à sa copine, avant de plaquer le combiné contre sa poitrine. Oui, c’est pour quoi ?!
Jana fit un effort surhumain pour sourire.
— Je cherche mon cousin, dit-elle en approchant du bureau stratifié. Garcia Marquez, il était caporal dans la Marine. Je l’ai perdu de vue et je cherche à reprendre contact avec lui, expliqua-t-elle, pour des raisons familiales et aussi juridiques…
Comme l’autre grimaçait derrière son fard, elle insista.
— C’est au sujet d’un héritage, de papiers à remplir. Le notaire qui s’en occupe m’a dit qu’on retrouverait la trace de mon cousin dans vos archives. Vous savez où elles se trouvent ?
Quelques hommes grisonnants en uniforme passaient dans le grand hall, un dossier sous le bras, ou partaient déjeuner à l’extérieur. La femme de l’accueil fit un geste nerveux en direction des ascenseurs.
— Dixième étage. Il faut faire une demande officielle au service concerné, remplir les formulaires en apportant les justificatifs de votre démarche et revenir quand vous recevrez la réponse, en général pas avant une quinzaine de jours, ajouta-t-elle comme une litanie. Vous avez une pièce d’identité ?
Jana lui tendit sa carte, que l’employée photocopia sans quitter sa chaise à roulettes. Après quoi elle jeta machinalement un badge sur le comptoir.
— Vous me le redéposez en sortant !
— Merci, madame.
La femme avait repris son combiné.
— Oui, Gina, tu es là ?
Jana accrocha le badge au col de sa veste en jean noir et se dirigea vers les ascenseurs, la vessie soudain compressée. Un garde armé se tenait près des issues de secours, un béret aux couleurs de la Marine sur ses tempes dégagées. Dixième étage : un vaste hall lustré faisait danser les reflets du soleil depuis les baies vitrées qui donnaient sur le nouveau port. Des affichettes aiguillaient les visiteurs vers les différents services administratifs ; Jana composa un numéro fictif sur le portable que lui avait laissé Rubén et, entamant une conversation imaginaire, inspecta les lieux. « Oui… Non… » Elle déambulait sans que personne fît attention à elle : la salle d’archives se situait tout au bout, sur la droite.
Un soldat attablé devant un bureau sommaire en gardait l’accès, pâle doublure de Sean Penn malgré son air de petite frappe. Talkie-walkie, pistolet et matraque pendaient à sa ceinture. C’était l’heure de midi : il mangeait un sandwich emballé dans du papier, observant l’étendue proprette qui, comme lui, s’ennuyait fermement entre les plantes vertes. Jana s’assit à distance sur un des sièges vacants au milieu du hall. Elle ne connaissait pas l’agencement de la pièce où l’on stockait les archives, mais le garde était seul. Jana trouva un vieux bout de crayon khôl dans le fond de son sac, se maquilla pour donner le change. Le gardien du temple but une nouvelle rasade d’eau dans la petite bouteille, qu’il reposa sur le bureau, bientôt vide. Quelques minutes passèrent avant qu’il parte se soulager dans les toilettes voisines.
Jana n’attendit pas qu’il disparaisse pour filer dans son dos. Elle accéléra le pas, arriva à quelques mètres de l’entrée quand un homme sortit des W-C. Il marcha vers elle, l’uniforme tiré à quatre épingles, fronça imperceptiblement les sourcils et, découvrant le badge à sa veste, la croisa sans mot dire. La voie était momentanément libre. Jana passa le bureau déserté et se glissa par la porte vernie, un frisson le long de l’échine.
La climatisation tournait à plein régime dans la salle des archives. Jana referma doucement la porte derrière elle, et se logea contre le mur perpendiculaire qui lui faisait face : des bruits de pas résonnaient dans la semi-pénombre, bientôt suivis par un claquement de porte. La Mapuche se tint collée contre le mur du vestiaire mais ses jambes semblaient se dérober : qu’est-ce qu’elle foutait là, bon Dieu ?! Elle attendit que le poison descende de ses cuisses soudain molles, se répande et se noie dans le sol, pour enfin risquer un œil. La salle était vide. Deux ordinateurs à écrans plats ronronnaient sur les bureaux, accolés à une impressionnante rangée d’étagères : il y en avait une vingtaine, cathédrale de paperasses faiblement éclairées dans ce bunker sans ouvertures… Jana s’engouffra dans le tunnel le plus proche et fila à croupetons au bout de l’allée, comme si cela l’aiderait à se rendre invisible. L’envie d’uriner se fit plus pressante. Deux hommes revinrent bientôt, leurs voix rauques rebondissant dans l’univers confiné de la salle d’archives. Ils parlaient de foot, elle n’écoutait pas. La sueur commençait à couler le long de ses tempes. Jana s’éloigna, légère, se cacha au bout de la rangée et leva les yeux. D3, c’était le numéro de l’étagère.
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