Dans cette éventualité, il reviendrait à Bellini, en tant que premier des cardinaux par l’ordre et par l’ancienneté, de lui demander par quel nom il voudrait être appelé.
Cette idée donnait le vertige.
Au début du conclave, quand Bellini l’avait accusé d’ambition et avait assuré que tout cardinal savait en secret quel nom il choisirait s’il était élu, Lomeli avait nié. Mais à présent — que Dieu lui pardonne sa dissimulation — il s’avouait qu’il avait toujours eu un nom à l’esprit, même s’il avait consciencieusement évité de le prononcer, même dans sa tête.
Il savait qui il voudrait être depuis des années.
Il serait Jean.
Jean, en l’honneur du saint disciple, et du pape Jean XXIII, sous le pontificat révolutionnaire duquel il était sorti de l’adolescence ; Jean, parce que cela annoncerait son intention d’être un réformateur ; et Jean, parce que c’était un nom traditionnellement lié à des pontificats très courts, et qu’il était certain de ne pas régner longtemps.
Il serait Jean XXIV.
Le nom sonnait juste. Il avait l’air vrai.
Lorsqu’il s’avancerait sur le balcon, sa première action serait de donner la Bénédiction apostolique Urbi et Orbi — « à la ville de Rome et à l’univers » — mais il devrait ensuite dire quelque chose de plus personnel, pour apaiser et inspirer les millions de personnes qui l’écouteraient et attendraient ses directives. Il faudrait qu’il soit leur berger. Il se rendit compte avec stupéfaction que cette perspective ne le terrifiait pas. Les paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui étaient venues toutes seules : Ne cherchez pas avec inquiétude comment parler ou que dire : ce que vous aurez à dire vous sera donné sur le moment. Malgré tout, pensa-t-il (le bureaucrate en lui n’étant jamais très loin), mieux valait se préparer tout de même un peu. C’est ainsi que, pendant les vingt dernières minutes du scrutin, cherchant parfois l’inspiration dans la voûte de la Sixtine, Lomeli esquissa les grandes lignes de ce qu’il pourrait dire en tant que pape pour rassurer son Église.
Les cloches de Saint-Pierre sonnèrent trois coups.
Le vote était terminé.
Le cardinal Lukša souleva l’urne pleine de bulletins de l’autel et la présenta aux deux côtés de la chapelle avant de la secouer assez fort pour que Lomeli entende les papiers remuer à l’intérieur.
Il faisait désormais très froid. Des fenêtres brisées descendit un son étrange, immense et doux… un murmure, un soupir. Les cardinaux s’entre-regardèrent. Ils ne comprirent pas tout de suite ce que c’était. Lomeli, lui, la reconnut tout de suite. C’était la rumeur des dizaines de milliers de fidèles rassemblés sur la place Saint-Pierre.
Lukša présenta l’urne au cardinal Newby. L’archevêque de Westminster y plongea la main, en sortit un bulletin et dit à voix haute :
— Un…
Il se tourna vers l’autel, laissa tomber le bulletin dans une deuxième urne puis revint vers Lukša et répéta l’opération.
— Deux…
Le cardinal Mercurio, les mains jointes en prière contre sa poitrine, remuait légèrement la tête tandis qu’il suivait chaque mouvement.
— Trois…
Jusqu’à cet instant, Lomeli s’était senti détaché, voire serein. Mais à présent, chaque bulletin semblait serrer une bande invisible autour de sa poitrine, et il avait de plus en plus de mal à respirer. Même lorsqu’il essaya de se concentrer avec des prières, tout ce à quoi il parvint fut à entendre la lente et inéluctable psalmodie des chiffres. Elle s’éternisa tel un supplice de la goutte d’eau jusqu’à ce que, enfin, Newby pioche le dernier bulletin.
— Cent dix-huit.
Dans le silence, montant et descendant au loin comme une vague gigantesque, leur parvint de nouveau la rumeur étouffée des fidèles.
Newby et Mercurio quittèrent l’autel et se rendirent dans la Chambre des Larmes. Lukša attendit, muni de la nappe blanche. Ils revinrent avec la table et il la recouvrit soigneusement, caressant l’étoffe, la lissant bien à plat avant de prendre l’urne pleine de bulletins sur l’autel et de la poser avec révérence au milieu. Newby et Mercurio installèrent les trois chaises. Newby prit le micro sur son trépied, et les trois scrutateurs s’assirent. Dans toute la chapelle Sixtine, le cardinaux s’agitèrent sur leur siège et cherchèrent leur liste de candidats. Lomeli ouvrit sa chemise. Sans y faire attention, il positionna la pointe de son stylo devant son nom.
— Le premier bulletin est en faveur du cardinal Benítez.
Son stylo remonta la colonne pour cocher le nom de Benítez, puis revint au sien. Le doyen attendit sans lever les yeux.
— Cardinal Benítez.
Cette fois encore, le stylo remonta la feuille, cocha le nom puis revint à sa position de départ.
— Cardinal Benítez.
Cette fois, après avoir fait son petit trait, Lomeli redressa la tête. Lukša plongeait la main au fond de l’urne pour en exhumer un bulletin. Il le tira, le déplia, nota un nom et donna le papier à Mercurio. L’Italien inscrivit à son tour le nom puis remit le bulletin à Newby. Celui-ci le lut et se pencha sur la table pour parler dans le micro.
— Cardinal Benítez.
Les sept premiers bulletins dépouillés furent tous en faveur de Benítez. Le huitième fut pour Lomeli, et quand le neuvième le fut aussi, le doyen pensa que la première série en faveur de Benítez n’était peut-être qu’un de ces hasards de la distribution qui avait été monnaie courante durant tout le conclave. Mais lorsque survint une nouvelle salve de Benítez, Benítez, Benítez, il sentit la grâce de Dieu l’abandonner. Au bout de quelques minutes, il se mit à compter les voix du Philippin, tirant un grand trait après chaque paquet de cinq. Dix paquets de cinq. Benítez obtenait cinquante et une voix… cinquante-deux… cinquante-trois…
À partir de là, il ne s’occupa même plus de son propre total.
Soixante-quinze… soixante-seize… soixante-dix-sept…
Alors que Benítez approchait du seuil qui ferait de lui un pape, l’air de la Sixtine parut se tendre, comme si ses molécules étaient soudain attirées par une force magnétique. Des dizaines d’autres cardinaux se tenaient penchés par-dessus leur table et faisaient le même calcul.
Soixante-dix-huit… soixante-dix-neuf… quatre-vingts !
Il y eut un grand soupir collectif, une demi-ovation de mains plaquées contre les tables. Les scrutateurs interrompirent leur compte et levèrent les yeux pour voir ce qui se passait. Lomeli se leva à moitié pour regarder Benítez, tout au bout de l’allée. Il avait le menton collé à la poitrine et semblait prier.
Le décompte du scrutin reprit.
— Cardinal Benítez…
Lomeli saisit la feuille de papier sur laquelle il avait griffonné quelques notes en vue de son discours, et la déchira en tout petits morceaux.
Après la lecture du dernier bulletin — le hasard voulut qu’il ait été en sa faveur — Lomeli se rassit et attendit que scrutateurs et réviseurs récapitulent les chiffres officiels. Par la suite, lorsqu’il essaya de décrire ses émotions à Bellini, il raconta qu’il avait eu l’impression d’avoir été brièvement soulevé du sol par un grand vent et emporté en tournoyant dans les airs, puis d’avoir été projeté brusquement à terre pendant que le vent soulevait quelqu’un d’autre.
— J’imagine que c’était l’Esprit-Saint. La sensation était à la fois terrifiante, enivrante et très certainement inoubliable — je suis heureux de l’avoir ressentie —, mais une fois qu’elle s’est dissipée, je n’ai éprouvé rien d’autre que du soulagement.
C’était la vérité, plus ou moins.
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