Les images tremblotantes de ces silhouettes vêtues de rouge, diffusées en direct dans le monde entier puis rediffusées inlassablement tout au long de la journée, insufflèrent un peu de courage aux fidèles catholiques. Cette vision donnait une impression de détermination, d’unité et de défi. Elle envoyait aussi de façon subliminale le message qu’il y aurait très bientôt un nouveau pape. De tous les coins de Rome, les pèlerins commencèrent à affluer vers la place Saint-Pierre en prévision d’une annonce. En moins d’une heure, une centaine de milliers de fidèles s’étaient rassemblés.
Tout cela, bien entendu, Lomeli ne l’apprit que plus tard. Pour le moment, il marchait au centre du groupe, étreignant d’une main celle de l’archevêque de Gênes, De Luca, et de l’autre celle de Löwenstein. Il levait son visage vers la lumière pâle du ciel. Derrière lui, d’abord à mi-voix, Adeyemi entonna le Veni Creator de sa voix superbe, bientôt repris par eux tous :
Chasse au loin l’ennemi qui nous menace,
Hâte-toi de nous donner la paix,
Afin que nous marchions sous ta conduite,
Et que nos vies soient lavées de tout péché…
Tout en chantant, Lomeli remercia Dieu. En cette heure de terrible épreuve, dans le décor improbable d’une cour pavée et sans rien de plus inspirant à contempler qu’un mur de brique, il sentait enfin l’Esprit-Saint évoluer parmi eux. Pour la première fois, il se sentit en paix avec l’issue du conclave. S’il devait être élu, qu’il en soit ainsi. Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la Tienne qui se fasse !
Sans cesser de chanter, ils gravirent l’escalier menant à la Sala Regia. Tandis qu’ils franchissaient le sol de marbre, Lomeli leva les yeux vers la grande fresque de Vasari représentant la Bataille de Lépante . Comme toujours, son attention fut attirée par le coin inférieur droit, où une représentation grotesque de la mort en squelette rudimentaire brandissait une faux. Derrière la mort, les flottes rivales de la chrétienté et de l’islam étaient en ordre de bataille. Il se demanda si Tedesco pourrait à nouveau supporter de regarder ce tableau. Les eaux de Lépante avaient à coup sûr englouti ses espoirs de devenir pape aussi complètement qu’elles l’avaient fait avec les galères de l’Empire ottoman.
Dans le vestibule de la Sixtine, les débris de verre avaient été retirés. Des plaques de bois étaient empilées et n’attendaient plus que d’obstruer les fenêtres. Les cardinaux montèrent la rampe deux par deux, franchirent la transenne et prirent l’allée moquettée pour se disperser derrière les tables et gagner leurs sièges. Lomeli avança jusqu’au micro et attendit que le conclave fût installé. Il avait l’esprit parfaitement clair et réceptif à la présence de Dieu. La semence de l’éternité est en moi. C’est avec son aide que je peux sortir de la quête sans fin ; je peux écarter tout ce qui ne fait pas partie de la maison de Dieu ; je peux faire silence et me rassembler afin de pouvoir répondre honnêtement à Son appel : « Je suis là, Seigneur. »
Lorsque les cardinaux eurent tous repris leurs places, il fit un signe de tête à Mandorff, qui se tenait à l’entrée de la chapelle. L’archevêque inclina son crâne chauve en réponse, puis quitta la chapelle, accompagné d’O’Malley et suivi par les maîtres de cérémonie. La clé tourna dans la serrure.
Lomeli commença l’appel.
— Cardinal Adeyemi ?
— Présent.
— Cadinal Alatas ?
— Présent…
Il ne se pressa pas. La litanie des noms était une incantation, et chaque nom une marche les rapprochant de Dieu. Lorsqu’il eut terminé, il baissa la tête. Le conclave se leva.
— Ô Père, afin que nous puissions par notre ministère et notre exemple veiller sur Ton Église, accorde à Tes serviteurs paix et sérénité, discernement et courage pour chercher à connaître Ta volonté et Te servir de toute notre âme. Par Jésus, le Christ, Notre-Seigneur…
— Amen.
Les rites du conclave, qui avaient paru si étranges trois jours plus tôt, étaient à présent aussi familiers aux cardinaux qu’une messe du matin. Les scrutateurs s’avancèrent sans attendre d’être appelés et préparèrent l’urne et la patène sur l’autel pendant que Lomeli retournait s’asseoir. Il ouvrit la chemise, sortit son bulletin, décapuchonna le stylo et contempla le vide. Pour qui devait-il voter ? Pas lui-même — pas encore, pas après ce qui s’était produit au dernier tour. Cela ne laissait qu’un seul candidat possible. Il garda un instant son stylo en suspens au-dessus du bulletin. Si on lui avait dit quatre jours plus tôt qu’il voterait au huitième tour pour un homme qu’il n’avait jamais rencontré, dont il ne savait même pas qu’il était cardinal et qui demeurait encore en grande partie un mystère, il aurait qualifiée l’idée de saugrenue. Et pourtant, c’est ce qu’il fit. D’une main ferme, en lettres majuscules, il inscrivit : BENÍTEZ. Et quand il le relut, étrangement, le nom lui parut légitime, de sorte que, quand il se leva et brandit son bulletin plié pour que tous puissent le voir, il put prononcer son serment d’un cœur léger.
— Je prends à témoin le Christ Seigneur, qui me jugera, que je donne ma voix à celui que, selon Dieu, je juge devoir être élu.
Il le déposa alors sur la patène, qu’il renversa dans l’urne.
Pendant que le reste du conclave votait, Lomeli s’occupa en lisant la Constitution apostolique. Elle figurait parmi les documents imprimés fournis à chaque cardinal. Il voulait s’assurer d’avoir bien en tête la procédure de ce qui allait suivre.
Chapitre sept, paragraphe quatre-vingt-sept : dès qu’un candidat avait obtenu la majorité des deux tiers, le dernier des cardinaux-diacres ferait ouvrir les portes afin que Mandorff et O’Malley apportent les documents nécessaires. Ensuite, Lomeli, en tant que doyen, demanderait au candidat élu : « Acceptez-vous votre élection canonique comme souverain pontife ? » Et aussitôt qu’il aurait reçu le consentement, il lui demanderait : « De quel nom voulez-vous être appelé ? » Alors Mandorff, faisant fonction de notaire et ayant comme témoins deux cérémoniaires qui seraient appelés à ce moment-là, rédigerait un procès-verbal de l’acceptation du nouveau pontife et du nom qu’il aurait pris.
Après l’acceptation, l’élu était immédiatement Évêque de l’Église de Rome, vrai Pape et Chef du Collège épiscopal ; il acquérait de facto et pouvait exercer le pouvoir plein et suprême sur l’Église universelle.
Un mot d’assentiment, un nom donné, une signature apposée et c’était fait : la gloire était dans la simplicité.
Le nouveau pape se retirerait alors dans la sacristie qu’on appelait la Chambre des Larmes pour revêtir la tenue pontificale. Pendant ce temps, on installerait le trône papal dans la Sixtine. Dès qu’il serait revenu dans la chapelle, les cardinaux électeurs s’avanceraient « selon les règles fixées pour rendre hommage et pour faire acte d’obédience » vers le nouveau pontife. Une fumée blanche serait envoyée dans la cheminée. Du balcon surplombant la place Saint-Pierre, Santini, préfet de la Congrégation pour l’éducation catholique, qui était aussi le premier des cardinaux-diacres, annoncerait au peuple « Habemus papam » — « Nous avons un pape » — puis, peu après, le nouveau pontife apparaîtrait au monde entier.
Et si, songea Lomeli — cette possibilité même était trop écrasante pour qu’il laisse son esprit l’envisager complètement, mais il aurait été irresponsable de sa part de ne pas le faire du tout — si la prédiction de Bellini se réalisait et que la coupe lui revienne, que se passerait-il alors ?
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