Tedesco, Krasinski, Tutino et peut-être une dizaine d’autres levèrent la main sans conviction.
— Le oui l’emporte. Naturellement, ceux qui ne désirent pas entendre ce que je vais vous dire sont libres de sortir.
Il attendit. Personne ne bougea.
— Très bien, conclut-il avant de lisser la feuille de papier. Juste avant de quitter la Sixtine, j’ai demandé que le service de presse, associé aux responsables de la sécurité du Saint-Siège, nous fournisse un compte-rendu de la situation. Voici les faits. À 11 h 20 ce matin, une voiture piégée a explosé Piazza del Risorgimento. Peu après, alors que les gens fuyaient la scène, un individu équipé d’une ceinture d’explosifs s’est fait sauter. D’après de multiples témoins oculaires dignes de foi, il a crié : « Allahu Akbar ».
Plusieurs cardinaux émirent un gémissement.
— Au même moment, deux hommes armés ont pénétré dans la basilique Saint-Marc l’Évangéliste pendant la célébration de la messe et ont fait feu sur la congrégation — alors même que des prières étaient dites pour protéger ce conclave. Les forces de sécurité étaient disposées à proximité et, d’après les rapports, les deux assaillants ont été abattus.
« À 11 h 30, soit dix minutes plus tard, il y a eu une explosion à la bibliothèque de l’université catholique de Louvain…
Le cardinal Vandroogenbroek, qui y avait été professeur de théologie, s’écria :
— Oh, mon Dieu, non !
— … et un homme armé a également ouvert le feu dans la Frauenkirche de Munich. Il semble que l’homme soit toujours retranché à l’intérieur et que la basilique soit encerclée.
« Le nombre des victimes n’est pas encore définitif, mais voici quels sont les derniers chiffres : trente-huit morts sur la Piazza del Risorgimento, douze morts à Saint-Marc, quatre à l’université de Belgique et au moins deux à Munich. Ces chiffres risquent fort, je le crains, d’être revus à la hausse. Les blessés se comptent par centaines.
Il abaissa sa feuille.
— C’est tout ce que je sais pour l’instant. Levons-nous, mes frères, et observons une minute de silence pour ceux qui ont été tués ou blessés.
Lorsque tout serait terminé, il deviendrait manifeste, pour les théologiens comme pour les spécialistes du droit canon, que l’ensemble des règles qui régissaient le fonctionnement du conclave, Universi Dominici Gregis — « Tout le Troupeau du Seigneur » —, promulguées par le pape Jean-Paul VI en 1996, appartenait à une époque plus innocente. Cinq ans avant le 11 Septembre, ni le pontife ni ses conseillers n’avaient envisagé la possibilité d’une attaque terroriste multiple.
Quant aux cardinaux rassemblés dans la résidence Sainte-Marthe pour le déjeuner du troisième jour du conclave, rien n’allait de soi. Après la minute de silence, les conversations — étouffées, incrédules, consternées — reprirent lentement dans la salle à manger. Comment pourraient-ils poursuivre leurs délibérations après de tels événements ? Mais en même temps, comment pourraient-ils y mettre un terme ? La plupart des cardinaux s’étaient assis aussitôt après la minute de silence, mais certains restèrent debout, et parmi eux Tedesco et Lomeli. Le patriarche de Venise regardait autour de lui, sourcils froncés, hésitant manifestement sur ce qu’il devait faire. Il suffisait que trois de ses partisans l’abandonnent pour qu’il perde son tiers de blocage au collège électoral. Pour la première fois, il ne paraissait plus aussi confiant.
À l’autre bout de la salle, Lomeli vit Benítez lever une main hésitante.
— Éminence, je voudrais dire quelque chose.
Les cardinaux assis à côté de lui, les Philippins Mendoza et Ramos, réclamèrent le silence afin qu’on puisse l’écouter.
— Le cardinal Benítez voudrait s’exprimer, annonça Lomeli.
Tedesco battit des bras pour marquer sa consternation.
— Enfin, Doyen, on ne peut pas laisser cela virer à la congrégation générale — cette étape est terminée.
— Il me semble que si l’un de nos frères désire nous parler, cela doit être autorisé.
— Mais en vertu de quel article de la Constitution cela serait-il permis ?
— En vertu de quel article cela ne le serait-il pas ?
— Éminence, je veux pouvoir parler !
C’était la première fois que Lomeli entendait Benítez élever la voix. Le ton aigu perça le murmure des conversations. Tedesco haussa les épaules avec exagération et leva les yeux au ciel à l’intention de son camp pour signifier que tout cela prenait un tour ridicule. Mais il n’émit pas d’autre protestation. Le silence se fit dans la salle.
— Merci, mes frères. Je serai bref.
Le Philippin avait les mains qui tremblaient légèrement, et il les serra derrière son dos. Sa voix avait repris sa douceur habituelle.
— Je ne connais rien du protocole de ce Collège, aussi voudrez-vous bien me pardonner. Mais peut-être justement parce que je suis le dernier arrivé parmi vous, j’ai le sentiment que je dois dire quelque chose pour ces millions de fidèles qui sont à l’extérieur de ces murs et qui vont attendre du Vatican des réponses et des directives. Nous sommes tous des hommes de bonne volonté, me semble-t-il… nous tous, n’est-ce pas ?
Il chercha les regards d’Adeyemi et de Tremblay, et leur adressa un signe de tête, puis fit de même avec Tedesco et Lomeli.
— Nos ambitions mesquines, nos sottises et nos désaccords s’évanouissent à côté du mal qui vient de s’abattre sur notre Sainte Mère l’Église.
Plusieurs cardinaux acquiescèrent à mi-voix.
— Si j’ose prendre la parole, c’est seulement parce que deux douzaines d’entre vous ont été assez bons, et j’ajouterais assez aveuglés, pour m’offrir leurs suffrages. Mes frères, je crois que l’on ne nous pardonnerait pas de faire durer cette élection, jour après jour, jusqu’à ce que la Constitution nous autorise à élire un pape à la majorité simple. Après le dernier tour de scrutin, nous avons un chef qui s’impose, et je vous presse de vous unir derrière lui cet après-midi. Ainsi, je demande pour ma part à tous ceux qui ont voté pour moi de transférer leur soutien à notre doyen, le cardinal Lomeli, et d’en faire notre pape dès notre retour à la Sixtine. Merci. Pardonnez-moi. C’est tout ce que je voulais dire.
Avant que Lomeli puisse répondre, Tedesco prit la parole.
— Ah non ! protesta-t-il en secouant la tête. Non, non, non ! poursuivit-il, alarmé, en agitant ses mains aux petits doigts boudinés et en souriant de façon excessive. C’est exactement ce contre quoi je vous mettais en garde, messieurs ! Dans le feu de l’actualité, Dieu a été oublié, et nous réagissons à la pression des événements comme si nous ne représentions rien de plus sacré qu’un congrès politique. Le Saint-Esprit n’est pas à notre disposition et ne vient pas quand on l’appelle, comme un serveur ! Mes frères, je vous en supplie, rappelez-vous que nous avons juré devant le Seigneur de donner notre voix à celui que, selon Dieu, nous jugeons devoir être élu, et pas à celui que nous pourrons le plus facilement pousser sur le balcon de Saint-Pierre cet après-midi pour calmer la foule !
Lomeli estima par la suite que, si Tedesco avait su s’arrêter là, il aurait pu rallier l’assemblée à son avis, qui était parfaitement légitime. Mais une fois lancé sur un thème, il n’était pas homme à pouvoir se contenir — c’était ce qui faisait sa gloire et son malheur ; c’était ce qui le rendait aussi populaire auprès de ses partisans et pourquoi ils l’avaient aussi persuadé de rester à l’écart de Rome pendant les jours qui avaient précédé le conclave. Il faisait penser à l’homme dans le sermon du Christ : c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle — et ce quel que soit le trésor de son cœur, bon ou mauvais, sage ou stupide.
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