Tandis que le vent et la pluie battaient les volets fermés sur la baie de Christmas Island, la nuit commençait à tomber. Sans écouter la conversation de nos amis, nous rêvions à Botticelli dialoguant avec le maître de Florence, de puissance à puissance, dans les greniers du Palazzo Vecchio, aux charpentes couvertes par tous les chefs-d’œuvre futurs, des toiles que nul ne pouvait encore comprendre, un peu l’inverse d’un musée. La collection originelle.
CHAPITRE 2
Zeus à Uzès ou le désastre d’Aboukir
Un coup de téléphone de mademoiselle Milpois vint hâter notre départ pour la France, et nous arracha à la torpeur de l’île Noël, à son silence, à ses pluies, à la contemplation de la baie. Nous n’avons oublié ni les dégradés de bleu que prenaient ces côtes au matin, ni l’embrasement qui suivait parfois les orages ; encore moins les conversations avec le couple Coignet. Heureux de leur jeune bonheur, ils étaient retournés vers leur impériale patrie. Ils n’avaient rien résolu. Après avoir semé le trouble, ils étaient partis récolter la tempête, souriants et dignes à bord de leur jonque de laque rouge.
« Ici Mélanie Milpois. Je vous appelle à propos de cette série de bustes d’empereurs romains dispersés le mois prochain à Londres, vous avez eu le catalogue…
— J’ai envie d’une collection de bustes, mais pitié, pas les douze césars !
— J’ai repéré une pièce de type grec, divinité barbue mal identifiée, état superbe, très bonne facture, pas datée. Copie romaine ? Un pastiche Renaissance peut-être, mais excellent…
— Vous l’avez vue ? Quelle provenance ?
— Seulement sur photographie. La pièce vient d’un collectionneur aux environs d’Uzès. Elle arrivera à Londres une semaine avant la vente.
— Uzès ? Pourquoi ne pas y retourner ? »
Dans l’avion, nous racontions à Maher notre rencontre avec le père de Konrad. Nous avions pris garde de ne pas trop évoquer l’an passé, mais là, il nous paraissait si détendu, si affable : parler de Konrad, malgré tout, c’était encore parler d’un ami.
Le directeur de la villa Borghèse nous avait conviés à venir à Rome pour le vernissage de son exposition sur le Bernin, parce qu’un duc de Lieupart du temps de Louis XIV avait commandé sa statue au sculpteur, et nous conservions toute une correspondance sur ce probable chef-d’œuvre qui n’avait jamais vu le jour. C’était presque plus intéressant que de conserver une sculpture de ce grand génie dans notre collection. Nous avions fait la connaissance de l’imposant et baroque prince de Faulx-Valdat, prince du Saint Empire deux fois grand d’Espagne, dont la mère était la sœur du dernier prince de Valdat, un colosse blond, ancien champion olympique de yachting, qui parlait le français du grand siècle avec l’accent américain. Il avait foncé sur nous de l’autre extrémité de la salle, nous avait broyé les mains, attaquant :
« Faulx. On vient de me dire qui vous êtes. C’est de mon misérable fils que je viens vous entretenir.
— Konrad reste pour nous un ami.
— Vous êtes fidèles, c’est bien. C’est vous qui étiez là, le jour…
— Nous n’oublierons jamais.
— Je n’entre point dans les raisons de cette tuerie.
— La puissance de ces Japonais…
— Mon computer m’a déversé des heures d’informations sur ces gens-là. Extrêmement riches, un groupe très fort, mais l’homme est totalement fou, à enfermer. Comment dites-vous en France : “sentant fort les petites maisons” ? N’est-ce pas ? »
Notre prince américano-germanique parlait le français de Saint-Simon.
« Il me semble que s’il venait en Europe… Au Japon, je ne puis rien… en Europe je le ferais tuer, ou mutiler. Est-ce que je sais ? Il faut bien se venger. Faire rendre gorge à tous ces gens avant qu’ils ne prennent tout. »
Quand on a disposé du droit de vie ou de mort pendant dix générations, il en reste quelque chose, qui à certaines occasions, transparaît dans la conversation et peut faire tressaillir les interlocuteurs mal avertis. Déjà au XVI e siècle un de ses aïeux avait construit des bûchers dans les Flandres pour la plus grande gloire des rois catholiques. Konrad nous en avait raconté l’épopée sanglante un jour qu’il nous faisait la démonstration d’un nouveau briquet.
Le prince de Faulx n’avait pas perdu son temps à s’apitoyer sur Konrad et nous avait entraînés dans la salle voisine pour nous montrer la statuette qu’il avait prêtée et qui expliquait sa présence à Rome. Il nous avait interrogés sur Maher :
« Vous avez entendu ce que l’on colporte sur lui, qu’il est une sorte d’escroc, qu’il a mis la main sur cette collection dans des conditions qui ne sont pas très belles ? Vous croyez qu’il faut ajouter foi à ce que l’on me dit ? »
Nous avions épargné à Maher les ragots entendus ça et là, préférant lui parler de la beauté de cette statuette du Bernin, dans une vitrine.
« Je la connais bien, cette statuette, dit Maher. Pour le prince, ce Viking déguisé en Texan qui aurait fait un séjour linguistique à Versailles, spécimen rare, vous l’imitez à la perfection. Il appartient à cette génération des grandes familles d’Europe qui, dans les années trente-quarante, est allée faire ses études à Yale. Cette statuette traînait dans la bibliothèque de leur château près de Dresde. Konrad m’y avait reçu pendant des vacances, avec deux de ses amis, jeunes mariés, Carlo et Marge, des Américains typiques dont l’existence est depuis toujours une petite légende dorée. J’ai été le premier à identifier, textes à l’appui, et avec la filiation complète de la pièce, qu’il s’agit d’un bozzetto, pétri dans la terre par le Bernin. En plus petit, le groupe qui est à la villa Borghèse : Enée, Anchise et Ascagne fuyant Troie.
— Le petit Ascagne à côté de son père qui porte l’aïeul sur son dos. Le vieillard tient posé sur la tête de son héros de fils l’autel portatif de la famille, les statuettes de leurs ancêtres. Composition chargée.
— J’ai compris le sujet tout de suite. Certains historiens de l’art ont voulu y voir la preuve que le groupe Borghèse est bien du Bernin et non de son père. Le petit modelage du prince de Faulx, qui, lui, est un incontestable Bernin, serait un travail préparatoire. J’ai tenu à prouver, au contraire, en me fondant sur l’équilibre, sur l’harmonie interne de la statuette, que c’était probablement une copie faite par le jeune homme, dans l’atelier paternel. Je n’ai pas rallié tous les critiques. J’aime bien ce côté enquête, traque policière. C’est un jeu : le chercheur suit les œuvres, leur met la main au collet, les expose, les planque, les fiche, procède par déductions et rapprochements. Vous aussi, les conservateurs, vous aimez ce jeu avec les œuvres ? »
Par le hublot de l’avion, s’affichait encore la mer, avec des îles bien visibles à cette altitude. Le prince de Faulx ne nous avait pas donné tous ces détails. Il avait contemplé la terre cuite sur son socle de bois. C’était comme si la voir hors de chez lui, de ses bibelots et de ses livres, prisonnière de cette vitrine près de ces autres sculptures du même maître, lui avait permis de la comprendre pour la première fois. Il avait alors murmuré — nous répétions ses paroles à Maher, par-dessus les vagues du Pacifique :
« Voyez, le fils qui porte le père sur son dos, et le père qui lui fait porter le poids de ses ancêtres sur la tête. C’est juste. Parfois, le père porte une faute de plus, il se charge du cadavre de son enfant, et il ajoute son image aux statues des aïeux. Vous n’oublierez pas Konrad ? Dites cela au petit Bagenfeld. Pour moi, depuis ces moments de tragédie, je vois dans le hasard tous les biens que j’espère. Que va-t-il devenir ? Maintenant ? Seul notre ennemi héréditaire, l’avenir, nous l’apprendra ! »
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