« Ce qui m’intrigue, c’est qu’il ne s’agit pas d’une représentation conventionnelle. Regardez ce géant au cœur de la mêlée, barbu comme un brave Barbare, ces femmes qui fuient vers leur campement, et celles-ci, attachées par les cheveux à un chariot. Cela doit faire référence à une scène précise, un texte historique. Dans la chambre, à côté, j’ai tous les classiques latins, et je cherche, je m’occupe… »
Il ne bluffait pas. Il n’avait jamais menti. Il s’interrompit et se laissa tomber sur le matelas. Nous nous étions assis par terre ; son visage se crispa :
« Je vous ennuie, vous trouvez que j’ai la soif de savoir des autodidactes ? Je le lis dans vos yeux. C’est ainsi : personne ne m’a jamais rien appris. »
Il fallait bien connaître Maher pour sentir que cette phrase — n’importe quel témoin l’aurait trouvée suffisante — renvoyait à toute la détresse de son enfance.
« J’ai décidé de m’acharner sur ce tableau. Un de ceux qui… ont fait mon malheur — il hésitait une nouvelle fois sur les mots — ; c’est ma passion pour ces histoires mortes, ces vieilleries… c’est cela qui l’a tuée. J’ai trop aimé ce bric-à-brac. J’aurais dû rester dans ma cité de La Plaine-Saint-Denis. J’ai voulu me mêler des affaires de ceux qui ne m’attendaient pas. M’échapper. J’aurais dû laisser tomber, partir avec Jeanne, abandonner les tableaux à ces fous, leur dire de tout prendre avant qu’ils n’aient l’idée de se servir. J’aurais gardé des souvenirs, que j’aurais partagés avec elle. Nous aurions pu vivre n’importe où, de n’importe quoi, loin. J’ai voulu continuer mes savantes comparaisons hors du temps. Poursuivre mon travail au lieu de poursuivre le bonheur. Collectionner les trouvailles. J’étais idiot. Cette passion, pour ces choses mortes, était aussi forte peut-être que ma passion pour elle. Comme si j’avais voulu devenir adulte et garder mes jouets. Bientôt, la recherche du sujet de cette bataille m’occupera tout entier. Alors je me serai vraiment prouvé à moi-même le peu que je vaux. J’attends le moment où ce panneau de bois peint me fera oublier d’être triste. »
On n’entendait que le bruit des vagues et le souffle du vent. Sans discontinuer. Dans le hall, au centre de la villa, Maher buvait — toujours le même lagavulin — sans doute un peu trop. Au fond de la pièce, une cheminée, bien inutile en cette saison, avait en guise de plaque une vitre épaisse. Elle servait, l’été, de fenêtre. Un rectangle bleu. Nous imaginions les soirées de la saison froide, les flammes qui montaient, derrière lesquelles on devait voir le large, et le soleil sur l’eau.
« Comme si je pouvais donner un peu de “sa” vie à ces tableaux… Ils m’ont pris Jeanne. Maintenant, ils la remplacent. Ils ont déjà consolé tant de morts, traversé tant de siècles, éteint de si nombreuses flammes. Je pourrais consumer mon existence à les regarder, à les étudier, à en acheter d’autres, compléter un ensemble, une série, combler un manque. Meubler une vie. »
L’enquête n’avait rien donné. Nous continuions à faire des cauchemars, où nous entendions le bruit des balles, le cri de Jeanne. Les hommes arrêtés à Lieupart étaient des comparses, ils n’avaient pas parlé. Las d’attendre, Maher avait quitté la France. À quoi cela servait-il, de savoir la vérité, puisque Jeanne ne reviendrait pas ?
« Je vous parle comme à mes derniers amis, même si nous nous connaissons peu. Comme j’en parlerais à Konrad, s’il vivait… Ne dites rien de Konrad. Il a joué double jeu, mais il nous aimait. Il était plus enfant que nous. Nous ne nous sommes pas rencontrés par hasard, vous savez, mais grâce à lui. Je suis persuadé que malgré vous, malgré moi, beaucoup nous rapprochait, tous les quatre. On a retrouvé dans son portefeuille une lettre à mon intention, vous le saviez ?
— Non.
— J’aurais dû vous l’écrire. Grâce à cette lettre, la police a éclairci l’affaire, enfin elle en a donné la version officielle, celle que vous connaissez. Le fou aux dragons. Tout cela me répugne tellement ; je refuse de voir plus loin…
— Tu préfères t’intéresser à ce barbouillage florentin, mystère sans danger…
— Maintenant tout le monde est mort. À quoi bon…
— Dangereux !
— Vérité ou mensonge, je m’en contente. Voulez-vous lire sa lettre ? »
Dans une enveloppe à l’adresse de Nyon, la missive, semblable à celles que nous envoyait Konrad, ne nous apprit pas grand-chose. En reconnaissant le papier épais, nous eûmes un tressaillement. Jamais plus nous ne recevrions de ces pages, de cette écriture, sur ce vélin ; troublés, nous ne parvenions pas à lire. Nous avions, l’espace d’un instant, regretté Konrad, le traître, le temps où il était notre ami. Quelles journées nous aurions pu passer à visiter Florence, agacés par ses commentaires ; au retour, nous lui aurions écrit pour le remercier, il aurait répondu, dans ces enveloppes, avec cette écriture un peu penchée.
« Cher Maher,
Quoique tu puisses en penser, je suis demeuré ton ami. Un traître, un lâche, un vendu, un Judas qui a encore l’audace d’employer le mot amitié et d’y croire. On m’a donné, figure-toi, bien plus des trente deniers traditionnels, ce qui curieusement conforte mon audace.
Tu as été pour moi l’ami inespéré, au moment où je me sentais devenir adulte, tu m’as aidé à ne pas trop grandir : je te dois beaucoup, et malgré tout le mal que je t’ai fait je ne parviens pas à l’oublier.
Lorsque tu recevras cette lettre, je serai quelque part au Japon, ce pays que je ne connais pas, où rien, si ce n’est cette histoire, n’aurait pu m’attirer, sous la protection de l’homme qui a volé tes tableaux. C’est un de ces puissants mécènes qui aiment demeurer dans l’ombre. Il a pris quelques précautions pour que ni lui ni moi ne soyons inquiétés par aucune police du globe. Je me repose fortune faite et honteux du travail accompli.
Tes tableaux, je te rassure, ne seront pas vendus ; nul ne les verra, il les conserve pour sa collection. La raison en est suffisamment invraisemblable pour être authentique : le dragon est son animal fétiche, l’emblème que son grand-père utilisait déjà pour commercialiser vers l’Occident les brevets qui ont fait sa richesse. Lui est bien gâteux, alors il réunit tout ce qui touche aux dragons et paye plutôt cher ; la police t’indiquera sans peine de qui il s’agit. Si tu insistes en haut lieu, on t’expliquera pourquoi il n’est pas très politique de poursuivre en justice pour vol le personnage. J’ai accepté de l’aider parce qu’il m’a offert beaucoup d’argent, c’est aussi simple que cela, et parce qu’il m’a promis qu’il ne serait fait aucun mal à Jeanne. Suis-je un voyou ?
Mais toi-même, et les Bagenfeld avant toi, quand vous achetiez ces toiles à mon père et aux autres, que faisiez-vous de mieux que moi ? Vous ne voliez peut-être pas, mais vous dépossédiez de forts anciens et légitimes propriétaires. C’était contre du bon argent, mais cela n’en est pas plus propre, loin de là. Moi aussi, j’ai agi pour de l’argent.
Je ne t’embête pas plus, mon vieux Maher. J’espère qu’à l’heure qu’il est, Jeanne et toi vous vous êtes retrouvés, que votre amour n’est qu’affermi par cette brève séparation. Les pires souvenirs se bonifient à l’usage, vous oublierez les quelques toiles qui vous manquent, qui d’ailleurs n’étaient aucune de celles que vous affectionniez. J’espère que vous n’oublierez pas trop vite celui qui reste,
votre ami Konrad. »
Maher, comme s’il eût clos une parenthèse « Avec Jeanne, je vivais dans l’illusion que toutes les formes de bonheur iraient s’additionnant. Je ne soupçonnais pas qu’elles allaient se détruire. J’ai peur que le hasard laisse survivre, dans cette masse de joies, le bonheur auquel, au fond de moi, sans me l’avouer, je tenais le plus. »
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