— Madame, les plombiers sont là.
Mme Beauvillier mit un temps remarquablement long à répondre. Lorsqu’elle finit par ouvrir, elle semblait affolée. Les rideaux de la chambre étaient tirés. Blake y pénétra pour la première fois. Il la trouva petite, plus que ce que le couloir laissait présager. Odile fit activer tout le monde pour gagner directement la salle de bains sans s’attarder. Aucun produit, aucun linge — à l’évidence, le vide avait été fait en prévision de la visite des hommes. Cependant, il flottait encore un parfum, peut-être du jasmin, avec une touche de quelque chose qui évoquait un médicament. Blake perçut une autre odeur qu’il n’identifia pas tout de suite.
— Oleg, donne-moi la pince à bec.
Le grand type ouvrit la caisse et en sortit l’outil demandé. Avec des airs de chirurgien, Pisoni se glissa sous le lavabo avant d’aller inspecter la trappe de visite de la baignoire. Il se redressa et se mit à geindre :
— Oh là là ! Qu’est-ce que c’est que cette installation ? C’est les Égyptiens qui ont fait ça ! Ça date des pharaons ! Si vous laissez les choses comme ça, je vous le dis, il y aura d’autres fuites, d’autres dégâts, et un jour la maison sera tellement pourrie d’humidité qu’elle vous tombera dessus en vous ensevelissant jusqu’au dernier. La catastrophe est pour bientôt.
Odile était épouvantée. Blake intervint :
— C’est beau, on dirait une citation biblique. Ce serait la huitième plaie d’Égypte, la moins connue, celle dont on ne parle jamais : la malédiction du joint de lavabo.
Pisoni l’ignora et s’adressa à Odile :
— Vous faites comme vous voulez, mais mon avis est sans appel : tout est à refaire.
Oleg regardait son patron avec un drôle d’air. Pisoni sortit un carnet et ajouta :
— Je vais vous faire un devis, rapidement parce que c’est une urgence. Vous l’aurez dans trois semaines. On se connaît depuis longtemps avec Mme Beauvillier. Je lui fais confiance. Si elle veut, je commence les travaux avant même le devis.
Odile était prête à céder. Elle lança un regard interrogatif à Blake, qui prit la main.
— Si vous le voulez bien, monsieur Pisoni, nous allons faire les choses dans l’ordre. D’abord, vous nous dites ce que vous envisagez comme travaux et combien ça va coûter, et ensuite on vous dit si on le fait.
Pisoni faisait tout pour éviter de parler à Andrew.
— Madame Odile, tout est pourri ici. Plus tôt on s’y met, mieux c’est. C’est une question de sécurité nationale.
Et pour asseoir brillamment sa démonstration, il se tourna vers son ouvrier.
— Oleg, un marteau.
Le grand costaud lui tendit une masse, mais Blake s’interposa.
— On ne va pas commencer à casser n’importe comment. Vous faites un devis d’abord et on comparera.
— C’est quoi, ce coup de Trafalgar ?
— Demandez à l’empereur.
— Vivement mon jour de congé, grommela Blake.
— En attendant, emportez ça, répliqua Odile en lui glissant un plateau de pâtisseries dans les mains. Et ne renversez rien.
Andrew quitta l’office, traversa le hall et ouvrit d’un coup de hanche la porte du petit salon. Mme Beauvillier était installée dans un sofa défraîchi face à Mme Berliner, qui brillait de tous ses feux dans le fauteuil. Pour rendre visite à son amie, cette épouse d’assureur avait mis toute sa quincaillerie. Comme une petite fille admirative et un peu envieuse, Mme Beauvillier la regardait se pavaner. Cette femme aimait visiblement s’écouter parler.
— Ma pauvre, je ne sais pas comment vous faites pour vous en sortir seule avec ce que cette époque nous inflige.
Blake lui présenta le plateau, espérant la faire taire un instant. En prenant un des petits-fours confectionnés avec soin par Odile, elle écrasa ceux situés de part et d’autre. Elle ne s’en rendit même pas compte et engloutit sa bouchée sans arrêter de pérorer.
— À la maison par exemple, nous avons décidé d’entreprendre des travaux. Eh bien nous avons eu la plus grande difficulté à trouver des artisans qui veulent travailler. Pourtant, nous n’avions pas le choix, les chambres d’amis n’étaient plus du tout au goût du jour. Nous avons été obligés de prendre un décorateur. Que de soucis ! Mais nous avons vu son projet et nous sommes bien récompensés de notre peine. Ce sera su-bli-me !
À la seconde où elle était entrée, Andrew l’avait trouvée antipathique. Quelque chose d’immédiatement perceptible dans l’attitude, dans son rapport aux autres. Blake tendit le plateau à sa patronne, qui se fit un devoir de prendre l’un des petits gâteaux abîmés. C’était la première fois que Blake l’approchait physiquement d’aussi près, sans le bureau entre eux. Son regard révélait quelque chose de troublant, un mélange de tristesse et de tension. Il proposa un peu plus de café pendant que l’autre insistait :
— Je vais aussi changer tous les rideaux. J’en ai assez. La vie est trop courte pour vivre au milieu de choses qui ne sont pas belles !
« La vie est trop courte pour passer une seule minute à subir ce genre de personne », songea Blake. Il en avait connu beaucoup de cette espèce, ceux qui viennent pour vous écouter mais qui ne parlent que d’eux, ceux qui étalent devant moins chanceux qu’eux pour se sentir encore plus puissants. Andrew ne les avait jamais supportés. L’expression de Mme Beauvillier le bouleversait. Elle s’efforçait de s’intéresser aux propos de son invitée, en jetant des regards affolés à son propre salon dont elle avait tout à coup honte. À force de fréquenter des gens de cette engeance, pas étonnant qu’elle s’enferme ensuite dans sa chambre à longueur de journée.
— Merci, monsieur Blake, vous pouvez nous laisser.
La honte s’accommode mal de témoins.
Le soir, dans la cuisine, lorsque Andrew prit place face à Odile, il n’avait pas décoléré. La cuisinière le regardait avec un sourire amusé.
— Qu’est-ce qui vous met ainsi en joie ? questionna-t-il.
— Vous. D’habitude, la plus énervée de cette maison, c’est moi. Ça me fait du bien de voir quelqu’un d’autre prendre le relais.
— Non mais vous vous rendez compte ? Entre cet escroc d’entrepreneur et cette méchante femme, on tient la recette idéale pour se gâcher la vie.
— Je suis bien d’accord avec vous. Et attendez de voir les autres relations de Madame…
— Ils sont tous du même style ?
— Certains sont encore pires.
— Elle n’a pourtant pas l’air du genre à apprécier les mauvaises fréquentations.
— Certes non, mais quand on a peur de tout, même de son ombre, on se fourvoie parfois… Excusez-moi, se reprit Odile, je ne devrais pas parler de Madame comme ça.
Méphisto fixait Blake de son regard surnaturel. Il était à moins de un mètre de la gazinière. Andrew le désigna d’un mouvement du menton.
— On dirait qu’il m’a pardonné d’avoir mangé sa gamelle.
— Il a bon cœur…
— Sans vouloir retourner le couteau dans la plaie, c’était délicieux.
— Vous n’aimez pas ce que je vous prépare ? De toute façon, ici, entre Madame qui ne veut rien d’inhabituel et Philippe qui mange n’importe quoi, je ne vois pas pourquoi je me décarcasserais.
— Je ne dis pas que ce que vous nous cuisinez est mauvais, je dis simplement qu’il faut un sacré talent pour préparer une terrine pareille.
Odile se dépêcha de se lever pour ne pas laisser voir qu’elle était touchée. Elle s’empara d’un torchon, puis ouvrit le four, qui était vide, avant d’aller à l’évier se laver les mains alors qu’elles étaient propres.
Blake fit un clin d’œil au chat.
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