— Mme Debreuil sera là dans un instant. Elle reçoit une journaliste.
— Nous avons peu de temps, dis-je sans complexe.
Il disparaît. Mme Bergerot se penche vers moi et me souffle :
— J’avais déjà vu des photos dans les magazines, mais c’est encore plus beau en vrai.
Xavier se tient légèrement en retrait, les mains croisées sur le devant de sa veste, prêt à bondir sur quiconque attenterait à la vie de la richissime Irina. Sans doute pour en imposer encore plus, il a gardé ses lunettes de soleil. Il fait beaucoup moins clair ici que dehors. J’ai peur qu’il ne se mange un meuble.
Albane Debreuil fait son entrée. Tailleur hors de prix, bijoux éblouissants et démarche de conquérante :
— « Mpиbet ! », Mrs. Dostoïeva.
Soit elle parle russe et on est foutus, soit elle a juste appris le mot pour l’esbroufe.
Les deux femmes échangent une longue poignée de main en se jaugeant. Le fait est que Mme Bergerot n’a pas moins d’allure que l’héritière. Je vais me faire piquer l’Oscar de la meilleure actrice par la boulangère. Je m’approche :
— Mes respects, madame. Je suis Valentina Serguev, secrétaire particulière et traductrice pour notre entrevue…
Elle me serre la main :
— Dites à votre patronne que je suis enchantée de la recevoir dans ces murs chargés d’histoire. On m’a beaucoup parlé d’elle. J’aime les femmes qui savent prendre leur destin en main et je suis très heureuse à l’idée de pouvoir nous associer.
Avec l’air inspiré de la traductrice experte, je baragouine n’importe quoi le plus discrètement possible avec un accent approximatif. Mme Bergerot hoche la tête avec satisfaction. Cette fois, c’est sûr, j’ai perdu l’Oscar.
Nous nous retrouvons dans l’élégant bureau de la maîtresse des lieux, où nous attend déjà Sophie. Je n’oublierai jamais son expression lorsqu’elle nous a vus entrer tous les trois. La boulangère, le spécialiste de la soudure et sa folle de copine. Elle a fait un peu la tête du conquistador qui a découvert le premier temple inca. À moins que ce ne soit celle du type qui, le soir de ses noces, se rend compte que sa femme est un travelo.
On nous présente comme si on ne se connaissait pas. Une expérience. On sort des banalités. Tout le monde se cire les pompes, la presse est formidable, les Russes aussi et les sacs à main pareil. Sophie prend des photos, Mme Debreuil fait l’impossible pour paraître complice de sa nouvelle meilleure amie. Ensuite, Sophie se retrouve poliment mais rapidement congédiée. Elle a été géniale. C’est sûr, je vais le payer cher quand on se retrouvera toutes les deux.
Mme Debreuil nous installe face à son bureau, dans des fauteuils légèrement plus bas que son propre siège. Elle nous domine discrètement et prend place sous un immense portrait de son père. Xavier reste debout en arrière.
— Votre agent de sécurité souhaite peut-être attendre dans le salon voisin ?
— Impossible, dis-je, catégorique. Ce ne serait pas conforme à nos procédures de sécurité.
— Ici, Mme Dostoïeva ne risque rien…
— Nous ne transigerons pas sur ce point.
Mme Debreuil opine et nous tend deux porte-documents en maroquin spécialement fabriqués et marqués pour l’occasion par ses meilleurs ouvriers.
— Vous trouverez les chiffres clés de l’entreprise et nos différents projets. Nous avons cru comprendre que Mme Dostoïeva était prête à investir dans le luxe.
— Elle est en Europe pour rencontrer et évaluer les opportunités, puis elle se rendra sur d’autres continents. Elle décidera ensuite.
— Je comprends.
Et la voilà qui se lance dans la présentation de sa marque. On sent qu’elle a rodé son show et qu’elle est très au point. J’ai eu peur que Mme Bergerot ne nous trahisse en réagissant à des propos qu’elle n’est pas supposée comprendre, mais elle tient son personnage à la perfection. Régulièrement, je me penche pour lui murmurer n’importe quoi à l’oreille, après quoi elle hoche la tête d’un air pénétré. Derrière, je sens la présence rassurante de Xavier.
Albane Debreuil est attentionnée, courtoise, souriante — tout ce qu’elle n’est pas au naturel. Que ne ferait-on pas pour renflouer ses caisses et continuer à mener la grande vie…
Mme Bergerot parcourt les documents en anglais et pointe un paragraphe sur les fonds propres de l’entreprise. Elle se penche vers moi et me souffle :
— Il semble qu’il y ait un déséquilibre. Demande-lui des éclaircissements.
« Mais qu’est-ce que vous faites ? On n’est pas là pour un audit. Et d’où tirez-vous cette culture de l’économie ? Je pensais que c’était du flan pour embobiner Mohamed ! »
— Mme Dostoïeva souhaite des précisions sur le paragraphe 6, alinéa 2.
Albane Debreuil a un petit rire gêné :
— Je reconnais là l’experte en finances. Ce chiffre doit être tempéré par les provisions faites au titre du ralentissement économique. Rien d’alarmant.
Je traduis. Mme Bergerot me fait signe de me pencher :
— Cette explication n’est pas recevable puisque à la page d’avant, elle a déjà provisionné tous les encours négatifs sur les bénéfices. Elle ne peut pas les passer deux fois. C’est de la fraude.
« J’en suis baba. En plus de vendre des croissants, Mme Bergerot aurait pu décrocher un prix Nobel d’économie. »
— Un problème ? s’inquiète Albane Debreuil.
— Rien d’important. Mme Dostoïeva me faisait simplement remarquer que nous pouvons sans doute vous mettre en contact avec un conseiller fiscal plus avisé que celui qui a rédigé ces documents…
Mme Bergerot hoche la tête :
— Da, da !
Je vais tomber dans les pommes. Heureusement, Albane reprend son exposé sans se rendre compte de rien. Au bout de vingt minutes, je regarde ostensiblement ma montre et je la coupe :
— Je suis désolée, mais nous avons un emploi du temps très strict à tenir. Un autre rendez-vous nous attend aujourd’hui assez loin d’ici pour l’éventuel achat de deux milles hectares de vignoble classé.
Mme Debreuil encaisse. J’ajoute :
— Par contre, à défaut d’avoir le temps de visiter vos ateliers si réputés, Mme Dostoïeva est intéressée par le musée qui regroupe vos trésors.
— L’inauguration a lieu dans deux jours. Je comptais vous inviter pour cette occasion. Mme Dostoïeva pourrait être l’invitée d’honneur du dîner, couper le cordon à mes côtés et même rester quelques jours. Elle peut loger sur le domaine.
— C’est très aimable à vous mais le 1 er, nous serons aux États-Unis pour un gala de charité avec le Président.
— Le Président… Je comprends. Écoutez, si cela vous fait plaisir, je dois pouvoir vous faire visiter le musée moi-même maintenant. C’est encore un peu en chantier mais les collections sont en place. Laissez-moi une minute, le temps d’organiser cela pour vous.
En nous guidant à travers les couloirs de sa résidence, Albane Debreuil parle sans arrêt. Sa vie, les témoignages bouleversés des femmes qui lui confient à quel point ses sacs à main ont changé leur vie, les affreuses contrefaçons, les nouveaux produits en développement dont un étui à jetons de caddies… Que du passionnant. J’écoute d’une oreille distraite. Je me sens comme une athlète qui va entrer sur la pelouse du stade. L’épreuve m’attend au bout du corridor, vitrine 17. Lancer de poids ou lutte, je ne sais pas, mais cela finit immanquablement par un sprint suivi d’une course de fond. Une sorte de triathlon façon Julie. J’espère que la vitrine 17 ne contient pas un bijou trop lourd ou un masque en or massif sinon je n’arriverai jamais à cavaler avec. Peu importe, je suis décidée à remporter la médaille. C’est mon but ultime, le sommet de ma carrière, vingt-quatre heures avant que Ric n’entre à son tour dans l’arène. Je vais le coiffer au poteau et lui offrir ma victoire.
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