— Tu me fais flipper, Julie. Je les connais un peu, les Debreuil. En affaires, ce sont de vrais tueurs, alors il n’y a pas de raison pour que ce soit différent dans les autres domaines.
— Je n’ai pas le choix, Géraldine. Je n’ai absolument aucun droit de te demander ce coup de main, mais je n’y arriverai pas sans toi…
— Qu’est-ce que tu veux exactement ?
— Tu m’as bien dit que les ateliers Debreuil cherchaient des investisseurs privés ?
— Leurs comptes sont limites. Ils n’ont plus de réserves et une bonne part des œuvres qu’ils vont exposer dans leur musée est déjà hypothéquée.
— Pourtant, leurs sacs ne sont pas donnés…
— Albane Debreuil mène grand train. Elle dilapide les bénéfices de l’entreprise. L’année dernière, elle a même pris un prêt garanti par la société pour financer un haras qui n’en finit pas de perdre de l’argent. Tout est comme ça. Encore deux ans sans argent frais et la maison Charles Debreuil sera obligée de se brader à un grand groupe ou à un fonds de pension.
— Si tu leur apportais un investisseur, ils t’écouteraient ?
— On n’est pas leur seule banque, mais je suis certaine que oui.
— Ils vérifieraient sa solvabilité ?
— Ils nous demanderaient de le faire.
— C’est bien ce que j’espérais.
— Pourquoi ? Tu connais un investisseur assez riche ?
— J’y travaille.
Je sais ce que vous vous dites : elle est folle. Vous avez raison. Mais quand on n’a plus rien à perdre, on tente le tout pour le tout. En espérant me rassurer, j’essaie de me remémorer tous les personnages historiques qui ont réussi quelque chose d’impossible simplement parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de le tenter. J’en suis là.
Dans six jours, Ric passera à l’action. Je dois avoir réussi son coup avant lui, sans les plans, sans le matériel, sans l’entraînement. Je pensais bien appâter Albane Debreuil avec de l’argent, mais je n’espérais pas que l’état de ses finances puisse la rendre si réceptive…
Mon plan est simple : je la rencontre sous prétexte d’injecter de l’argent frais dans sa société. Je lui demande si je peux visiter son musée en avant-première. Quand on sera devant la vitrine numéro 17, je casse tout, je rafle les colliers et je m’enfuis en courant. Je rapporte le tout à Ric comme un chat apporte une souris crevée à ses maîtres en guise de présent. Il ne peut pas faire autrement que de m’aimer et nous vivons heureux comme Blanche Neige et son prince, sans les nains. Vous n’êtes pas convaincus ? Moi non plus. J’ai une peur bleue mais cet acte à la fois suicidaire, désespéré et stupide est ma seule chance de prouver à Ric que je suis prête à tout pour lui. Et lorsque je me dis ça, j’y crois et je suis bien décidée à le faire. Je sais que je n’y arriverai pas toute seule et l’esprit torturé qui vit tapi dans ma tête a déjà tricoté le scénario.
Le plus surprenant, comme dans l’affaire de l’évacuation de la voiture de Xavier, c’est l’étonnante facilité avec laquelle les gens adhèrent à vos idées même les plus barrées lorsque vous en êtes vous-même viscéralement convaincu. Je ne dis pas que c’est du velours sur ce coup-là, je dis seulement que je m’attendais sérieusement à ce que ceux que je sollicite me claquent la porte au nez et ne veuillent plus jamais me parler.
J’ai commencé par Géraldine, et elle joue le jeu. Malgré ce que je lui promets, elle risque gros quand même et je m’en veux. Pour la disculper, je suis prête à jurer que je suis entrée à la banque uniquement pour la manipuler et que je l’ai menacée de la faire chanter au sujet de sa liaison avec Mortagne.
Je peaufine mon plan jour et nuit. Je le passe au crible sous tous les angles imaginables. Toutes les quarante secondes, je vois une bonne raison pour que ça foire, mais j’évite d’aller jusqu’à me dire que je vais finir derrière les barreaux. En même temps, j’imagine que Ric serait éperdu de reconnaissance face à cette sublime tentative ratée et que, du coup, ce serait moi la pouffiasse qu’il tenterait de faire échapper de prison. Je suis tellement pressée qu’il m’emmène dans son palais…
Paradoxalement, je vais beaucoup mieux depuis que je complote. Je ne me dis pas que je prépare un cambriolage. Je n’imagine même pas que l’agent JT serait pris dans le « compte-à-rebours-infernal-d’une-course-contre-la-montre-impossible ®». Non. J’œuvre pour Ric. Je lui prépare la plus belle surprise de sa vie, la plus grande preuve d’amour qu’une jeune femme stupide puisse donner à un beau gosse. Le truc le plus idiot de ma vie sera peut-être le plus beau.
Je n’ai peur ni du réquisitoire de l’avocat général, ni du jugement de la foule, ni des réflexions de ma mère. Mme de la Sablière a dit : « Tout le devoir ne vaut pas une faute commise par tendresse. » Mazarin a dit : « Il faut être fort pour affronter une catastrophe, il faut être grand pour s’en servir. » Mme Trignonet, ma prof d’art plastique au lycée, a aussi dit : « Ça va te partir à la tête et tu l’auras bien cherché. »
Rien à taper. Si je m’en sors, c’est à moi que l’on demandera de faire des phrases qui traversent les siècles. Je suis invincible. Ce monde m’appartient. Il ne faut pas que j’oublie de descendre les poubelles en partant.
Je viens de faire un rêve. Dans la plus belle salle de concerts du monde, j’entre sur scène, auréolée d’une pure lumière qui fait chatoyer les innombrables diamants dont tout mon corps est couvert. Je me retrouve face à des milliers de fauteuils habillés de velours rouge, parfaitement alignés, tous vides à l’exception de celui situé exactement au centre du parterre. Un seul spectateur : Ric.
La gorge serrée, je gagne le centre de la scène et je salue avec majesté. Lentement, au son de la première note d’une formation symphonique, un orchestre au grand complet monte du fond des fosses et apparaît derrière moi. Lola est au piano.
Ma voix démarre doucement, comme un secret que l’on murmure, comme un aveu. En une chanson, il y aura ma vie, la promesse que je lui fais. Il y aura du rythme, des violons, du rock, du blues, du slow, des dièses et des solos. Quelques minutes pour la quintessence d’une vie, quelques secondes de ce qui embrase un cœur. Pour lui je vais chanter, pour lui je vais tout donner.
J’entends déjà les mélodies, je prononce déjà les mots. Ma chanson parle d’amour, d’espoir, de tout ce qu’une femme sait abdiquer pour celui qu’elle aime. J’espère qu’il restera jusqu’à la fin. J’espère qu’ensuite une rose rouge tombera à mes pieds. J’espère qu’il me retirera tous mes diamants. Le doute n’est plus en moi, je suis là où je le dois, j’accomplis ce que je crois, comme jamais. J’ai seulement peur de me réveiller et de découvrir que la salle est pleine à craquer, qu’il n’y a plus un fauteuil de vide, à l’exception de celui situé exactement au centre du parterre. C’est aujourd’hui que je joue ma vie.
Xavier raconte souvent que, juste avant une opération, les commandos se taisent pour mieux se concentrer. C’est sans doute pour cela que lui-même ne dit pas un mot, alors qu’il nous conduit vers la propriété d’Albane Debreuil, avec qui nous avons rendez-vous.
Xavier a mis le même costume sombre qu’à l’enterrement de Mme Roudan. Vêtu ainsi, près du cercueil, il ressemblait à un homme en deuil — ce qui n’était pas vrai. Cette fois, au volant de son impressionnante berline blindée, on dirait un garde du corps qui, sur simple pression d’un bouton secret, peut vous expédier un missile sorti d’une trappe cachée — ce qui n’est pas vrai non plus.
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