Le lendemain, il éprouva du soulagement à aller à l’école, qu’il n’aimait guère, pourtant. Il eut l’impression de rejoindre un monde préservé du néant. Il entendit à la cantine Axel dire des horreurs sur lui (« Il mange salement, il ne se déshabille pas pour dormir ») et vint lui demander la cause de cette trahison.
— Oh, tu sais, répondit l’ex-copain avec un haussement d’épaules, c’est pour dire quelque chose.
— Je ne viendrai plus chez toi le mercredi.
— Pourquoi ?
Déodat sut que le problème d’Axel dépassait de beaucoup la bêtise. Il devait y avoir un rapport avec la télévision, sans qu’il puisse en voir la nature. Il ressentit un peu de peine à l’idée de ne plus voir les fabuleux dessins animés.
Ses parents s’inquiétèrent de la fin de ce qu’ils avaient pris pour une amitié.
— C’est si grave, ce qu’il t’a fait ?
— Non.
— Alors pardonne-lui.
— Je lui pardonne. Ce n’est plus comme avant, c’est tout.
La notion d’amitié n’avait pas encore effleuré l’enfant. Il n’en éprouvait pas un besoin particulier. En cela, il se conduisait noblement : l’amitié n’apparaît pas pour combler un appétit. Elle surgit quand on rencontre l’être qui rend possible cette relation sublime.
Déodat voyait qu’à l’école, certains élèves étaient amis. Il interprétait cela comme un pacte, une loyauté. Cela lui inspirait du respect, sans plus. Par ailleurs, même s’il n’en avait guère souffert, il avait su le prestige qu’Axel avait tiré de ses médisances à son sujet. De voir que tant d’enfants s’étaient pourléchés d’une telle bassesse ne lui donnait pas envie de se rapprocher de l’un d’entre eux.
Un jour qu’il jouait dans la cour à la balle aux prisonniers, il reçut sur la tête une fiente d’oiseau. Il ne comprit pas tout de suite ce qui s’était passé. Les hurlements de rire des autres le renseignèrent. Il courut aux toilettes se regarder dans le miroir et vit qu’une substance blanchâtre recouvrait ses cheveux. Il n’osa pas y mettre les doigts. À sa stupéfaction, une joie immense s’empara de lui. Tandis qu’il rinçait sa chevelure sous le robinet, il essaya d’analyser son excitation : « Nous étions une centaine et c’est tombé sur moi. L’oiseau m’a choisi. »
D’instinct, il sut qu’il fallait garder pour lui cette interprétation. Si la classe savait que cette malchance lui apparaissait comme une élection, son compte était bon. Il avait conscience qu’il ne risquait pas de convaincre qui que ce soit de son explication. Pour autant, il n’en doutait pas.
Si Déodat avait été un apprenti messie, il aurait traduit ce signe en termes de symbole divin. Mais il avait cette tendance rare à voir les choses pour ce qu’elles étaient et à les trouver formidables pour cela. Il vécut cet épisode comme une illumination. Un monde nouveau s’ouvrait à lui : celui des oiseaux.
Il regretta de ne pas avoir eu le réflexe de regarder le fienteur. Il ne savait même pas s’il s’agissait d’un pigeon, d’un moineau ou d’une autre espèce.
Lui que les humains commençaient à décourager se réjouissait de recevoir une invitation si claire à lever les yeux vers les véritables habitants du ciel. Pourquoi inventer la figure de l’ange alors que l’oiseau existe ? La beauté, la grâce, le chant sublime, le vol, les ailes, le mystère, cette gent avait toutes les caractéristiques du messager sacré. Avec cette vertu supplémentaire qu’il n’était pas nécessaire de l’imaginer : il suffisait de la regarder. Mais regarder n’était pas le fort de l’espèce humaine.
« Ce sera le mien. C’est déjà le mien », décida Déodat. Contempler cette stupéfiante catégorie du réel qui vivait quelques mètres au-dessus de nous. Il ne s’agissait pas d’observer l’inobservable : même sans jumelles, l’oiseau s’offrait à la vue. Sans grand rapport avec notre race et pourtant sans lui être exagérément étrangère, l’espèce aviaire accomplissait ce prodige d’une civilisation parallèle, d’une coexistence pacifique.
De retour dans la cour, l’enfant scruta les branches des marronniers. Il vit les passagers ailés de Paris : piafs, pigeons, et d’autres dont les noms lui étaient encore inconnus. Il se jura d’apprendre à identifier chacun.
— Déo, tu joues ? cria un môme.
Il rejoignit la partie de balle aux prisonniers où il marqua contre son camp plusieurs fois d’affilée. On finit par l’exclure.
Incapable de penser à autre chose qu’à sa conversion, il attendit la sortie avec une impatience douloureuse. Dès que retentit la sonnerie libératrice, il courut jusqu’à la rue où sa mère, fidèle au poste, lui ouvrit les bras.
— Avons-nous à la maison un livre sur les oiseaux ?
— Non.
Le visage de l’enfant se décomposa. Énide eut heureusement le bon réflexe :
— Dans le dictionnaire, tu verras sûrement des oiseaux.
La planche « Oiseaux » de l’antique Larousse illustré emplit les yeux de Déodat de sa richesse. Il resta couché sur le ventre pendant des heures à la contempler, en proie à un émerveillement absolu.
Le dictionnaire avait réuni en une page toutes les familles aviaires. Passereaux, rapaces, échassiers, palmipèdes se chevauchaient en un foisonnement que la nature n’aurait pas permis. C’était une œuvre d’art, une profusion de couleurs et de grâce.
Le petit garçon eut l’instinct scientifique de regarder aussi les autres planches du Larousse : il s’offrit les félins, les poissons, les dinosaures, les serpents — aucun doute, seule la planche des oiseaux lui produisait cet effet. Il y avait pourtant au moins autant de couleurs sur la planche des poissons, mais il ne ressentit aucune attirance pour ces espèces aux faces perplexes ou contrariées.
L’illustrateur du dictionnaire avait donné aux oiseaux des expressions énigmatiques, mais intraduisibles en termes d’humeurs humaines : les poissons tiraient la gueule, les oiseaux conservaient leur mystère.
Il regarda aussi aux entrées des espèces répertoriées sur la planche. Joie ! Dans sa générosité, le Larousse montrait, à l’entrée « Merle », un spécimen mâle et son épouse la merlette, à l’entrée « Mésange » la mésange bleue — ces pages regorgeaient d’oiseaux. Il fallait les feuilleter toutes sans exception : on ne savait jamais sur quelle espèce secrète on allait tomber entre deux feuillets, comme un promeneur découvre un envol entre deux taillis.
Auparavant, Énide devait venir réveiller son fils à sept heures du matin afin qu’il se prépare pour l’école. Désormais, elle trouvait l’enfant déjà éveillé, couché sur le tapis du salon devant le dictionnaire ouvert. À chaque fois, elle lui demandait depuis combien de temps il était levé. La réponse ne différait jamais :
— Je ne sais pas.
— Je préférerais que tu dormes, mon chéri. Tu en as besoin.
— J’ai encore plus besoin des oiseaux.
— Tu les connais tous, maintenant.
— Non. Il y a aussi ceux qui ne sont pas dessinés. Et puis ce n’est pas seulement pour les découvrir. C’est d’abord pour être avec eux.
Une voisine apprit la passion du fils du cuistot pour les oiseaux. Elle proposa au petit de venir chez elle voir son canari. Déodat retourna chez lui en proie à l’indignation la plus forte.
— Maman, Johnny est dans une cage ! Madame Bouton est un monstre.
— Les gens qui ont des oiseaux les mettent forcément dans une cage. Sinon, ils s’enfuient et ils meurent. Le climat d’ici ne leur convient pas.
— Alors, il faut les ramener dans leur pays.
— Ce n’est pas possible.
L’enfant demeura longtemps prostré, incrédule. Le sadisme de ses congénères le révulsait.
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