« Clovis », pensa-t-il. L’acquis d’une religion n’est pas aisé pour celui qui n’en a jamais eu. Ce sont là de difficiles épousailles qui réclament du courage et de l’abnégation.
L’évêque voulut essuyer son front d’une étoffe blanche.
— Non, laissez, monseigneur, balbutia-t-il.
Et il ferma les yeux pour mieux éprouver cette sensation de froid que lui apportait son baptême.
* * *
Ainsi, en peu de temps, il s’était formé aux manières de cette minuscule cour en exil, avait étudié l’Histoire de son pays, reçu le baptême, épuré son langage, vu anoblir sa mère ; il lui restait pourtant beaucoup à faire : en particulier à apprendre la langue du Montégrin, proche du macédonien. Deux personnes seulement pouvaient la lui enseigner : la princesse ou le duc Orloff, les autres occupants du château étant tous d’origine étrangère. Le grand âge des deux vieillards ne les prédisposant guère à cette tâche pédagogique, Gertrude se mit en quête d’un professeur, par voie de petites annonces. Les premières tentatives furent infructueuses, mais Élodie Steven, alertée, se mit en chasse et finit par amener au château un musicien d’orchestre, Dmitri Joulaf, qui accepta d’instruire le prince de cette langue peu courante, à la fois rude et douce.
Le professeur de fortune faisait penser à Dracula, son presque compatriote. Il était grand, noir et voûté, avec un visage tout en creux, d’un gris bleuté dans la région de la barbe. Son regard enfoncé paraissait plus profond encore à cause des énormes sourcils le surplombant. Sa bouche traduisait l’amertume ; deux profondes rides perpendiculaires la mettaient entre parenthèses. Il s’habillait à la ville de ses vieilles hardes de travail, luisantes et élimées. Quand il rendit visite au prince, il portait un pantalon gris à rayures, une veste de smoking dont on avait décousu les revers de soie, une chemise blanche et un nœud papillon étiolé. Outre Dracula, il évoquait également quelque garçon de café en chômage depuis des années. Ce qui inquiétait le plus dans l’étrange personnage, c’étaient les deux crocs lui sortant de la bouche et que ses rares sourires rendaient menaçants.
Ils convinrent d’un programme trihebdomadaire. À la demande d’Élodie, celui-ci ne devait débuter qu’après le voyage prévu à Paris pour relinger Édouard.
Rosine en avait assez de se morfondre dans ce château où elle avait connu un si troublant destin. Il fut décidé qu’elle rentrerait avec Édouard et qu’il la déposerait au chantier avant de retrouver Élodie Steven à Paris. Elle avait signé toutes les pièces qu’on lui avait soumises, sans se donner la peine de les lire, écrit les déclarations dont on lui avait préparé un brouillon et promis de retourner par Chronopost les papiers qu’il lui resterait éventuellement à parapher.
Elle repartait comtesse, mais pas épatée outre mesure. À vivre un conte de fées, on finit vite par se familiariser avec le merveilleux. Rosine ne se sentait guère modifiée par ce titre nobiliaire. Elle était bien trop réaliste pour considérer la chose autrement que comme un gadget amusant dont elle rirait, le soir, avec son Fausto Coppi, en mangeant de la charcuterie dans une assiette en carton.
Avant leur départ, la princesse eut un entretien privé avec son petit-fils.
— Édouard, tu vas effectuer de grosses dépenses pour ta garde-robe. As-tu de l’argent ?
Il avoua que son unique capital se composait de voitures de collection et qu’il avait à peu près épuisé ses liquidités.
— C’est bien ce que je pensais, dit-elle, aussi t’ai-je fait établir une carte de l’American Express par notre banque ; tu n’as qu’à la signer ainsi que le présent formulaire.
Il l’embrassa avec effusion. L’argent ne saurait constituer un présent, pourtant il reste le meilleur témoignage de l’intérêt qu’on puisse porter à quelqu’un.
Nanti de cette sorte de chèque en blanc, il se sentit invulnérable.
* * *
Les travaux du chantier s’étaient interrompus en l’absence de Rosine ; Fausto, à qui elle avait annoncé téléphoniquement son arrivée, avait laissé un mot laconique dans le wagon principal : Pouve pas se soir. T’espliquerera. Bizou. F .
Elle en eut des larmes, et cette ligne au français approximatif faucha sa joie du retour.
Après avoir pris congé de la comtesse sa mère, Édouard se rendit à son garage qu’il eut la surprise de trouver ouvert. Najiba, chaussée de bottes de caoutchouc trop grandes pour elle, lavait une voiture devant la remise. En l’apercevant, elle lâcha son jet qui se mit à se tordre au sol comme un reptile, et elle lui sauta au cou.
— Je le sentais, je le sentais ! exulta-t-elle. Ce matin, en me réveillant, j’ai vécu cet instant, exactement comme il est maintenant.
Il l’étreignit tendrement. Édouard trouva qu’elle sentait mauvais : une odeur forte qui lui tourna le cœur.
— Selim est ici ?
— Viens voir !
Banane soudait un pot d’échappement. Des étincelles crépitaient en gerbes continues contre le verre de ses grosses lunettes protectrices. Le prince s’approcha par-derrière et lui mit la main sur l’épaule. Le jeune homme se retourna et toute sa face barbouillée de cambouis étincela. Il coupa la flamme du chalumeau.
— C’est chié ! fit-il. Ma frangine me l’a dit ce matin que tu viendrais !
— On va lui monter un cabinet de voyance ! plaisanta Édouard. Ainsi, tu as rouvert ?
— On se plumait sans rien fiche.
— Najiba n’a pas peur que la petite salope revienne ?
— C’est elle qui a voulu qu’on rentre.
Le verbe « rentrer » émut Édouard car il prouvait que ses petits beurs se considéraient ici comme étant chez eux.
— J’ai eu une converse avec la punaise lors de mon précédent voyage et je lui ai sorti l’artillerie lourde des menaces, mais ai-je été assez dissuasif ? Avec cette saleté…
— S’ils reviennent, je suis paré, annonça farouchement Banane.
Il alla au mur et décrocha d’un clou la vieille blouse grise qui s’y trouvait suspendue. Sous la blouse il y avait un fusil de chasse dont il avait scié les canons.
— Là-dedans, il y a deux cartouches bourrées de grenaille, annonça-t-il fièrement. Le premier qui touche à ma frangine, je lui arrose les pattes.
— Ne joue pas au con ! grommela le prince. Où as-tu trouvé ce fusil ?
— Je l’ai piqué à un vieux cantonnier dont j’ai réparé la Celtaquatre gratos. Quand je lui ai ramené sa tire dans sa grange, il était absent. Ce flingue rouillait avec un tas d’autres vieilleries ; je suis sûr qu’il s’apercevra jamais de sa disparition. J’ai passé des heures dessus pour le rendre opérationnel.
Édouard fit la moue.
— J’ai horreur des armes, dit-il.
— Moi, s’insurgea Selim, j’ai horreur qu’une équipe de salopards envoie ma frangine à l’hosto.
Édouard ne trouva rien à répliquer et les emmena au restaurant de Boule.
Ils mangèrent de bon appétit. Assise en face des deux garçons, Najiba ne quittait pas le prince du regard.
— Tu as beaucoup changé, remarqua-t-elle.
— En bien ou en mal ?
— En quelqu’un d’autre.
Il n’alla pas plus avant dans les questions. À présent, elle le tutoyait très naturellement.
Soudain Banane reposa sa fourchette sur la table.
— Ah oui, soupira-t-il, il faut que je t’apprenne une mauvaise nouvelle, Doudou.
Ce ne fut pas un phénomène de télépathie à proprement parler, pourtant Édouard comprit immédiatement ce dont il s’agissait.
— Elle est morte ?
— On l’a enterrée avant-hier.
— Pourquoi ne m’as-tu pas prévenu ?
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