— Il ne manque plus que Salomé, dit Bertille.
— Je la croyais avec vous, dit Mme Rezeau, qui depuis trois semaines se laisse servir et ne met plus les pieds à la cuisine.
— Non, dit Bertille, elle a tout fait à midi, je ne l'ai pas appelée. Je me suis débrouillée avec Blandine.
Aubin détale, grimpe quatre à quatre. Des portes claquent. Il revient, bredouille. Non, bien sûr, Salomé n'est pas dans sa chambre, elle aurait entendu la cloche.
— Où diable est-elle allée ? dit Mme Rezeau, d'une voix changée.
— Je l'ai vue partir vers la rivière, dit Blandine. Mais c'était vers cinq heures. Je resonne ?
— Non, moi ! dit Aubin, qui se précipite.
Le potage continue à fumer. Dehors les rouges tournent au violet, puis au noir (dans l'ordre inverse de l'avancement clérical, disait Fred). Un dernier rayon vient de quitter la tapisserie de l'Amour qu'un trou de mite a rendu borgne. Aubin y va d'un petit branle pressant qui se propage dans le soir, encore strié de martinets, mais déjà repeuplé de noctules. Mme Rezeau n'en attend pas la fin. Elle n'y tient plus, elle repousse sa chaise, coupe par la serre et trotte vers la rivière en criant sur plusieurs tons :
— Salomé ! Salomé !
Il n'y a plus qu'une bande plus claire à l'horizon : deux chevêches chuintent aux deux bouts de l'invisible, se répondent de minute en minute, relayées par un hibou plus proche qui hue dans un peuplier. Des vaches restées au pré se devinent à peine les masses sombres, mais violemment odorantes et signalées par un bruit d'herbe tirée, des soufflements chauds, des piétinements lourds à travers les rainettes.
— Salomé !
Parmi les cris de chouette celui de Mme Rezeau est à peine moins rauque et Bertille, mal habituée aux grincements nocturnes du Bocage — qui à cette heure semble habité de striges — en est toute frémissante à mon bras. Arrêtons les frais, c'est ridicule. A quoi bon aller plus loin ? Sous le fouillis de branches dessinées au fusain on voit très bien, fidèle à son embarcadère, se profiler le bateau immobile au bord d'une rivière de papier d'étain. Pour une adulte l'Ommée elle-même ne présente aucun danger : elle n'a nulle part plus d'un mètre cinquante de fond. Je crie :
— Aubin, va voir si l'Austin est au garage ?
Mme Rezeau remonte soudain, oblique vers la ferme qu'encense son fumier et que situe, jailli d'une porte ouverte, un pan de lumière crue où brillent des bidons vides retournés à bouche-ton :
— Salomé ! crie-t-elle encore une fois.
Le pan de lumière se coupe en deux : Marthe, précédée par son ombre, s'avance sur le seuil :
— Vous cherchez Mademoiselle ?
En ce qui me concerne je ne cherche plus personne : mon opinion est faite. Mais la belle-mère et la bru se précipitent :
— Vous l'avez vue ?
Le visage de Jobeau n'est qu'un rond noir dans l'encadrement de sa porte. Mais sortis de l'ombre face à l'ampoule, ceux de ma femme et de ma mère sont brusquement trahis, l'un avouant l'inquiétude, l'autre la terreur.
— On l'a vue, oui, démarrer vers six heures, nous deux Félix, dit Marthe. Même, on s'est demandé pourquoi elle partait, par le chemin de la ferme.
Sur le coup, devant Marthe — bonne langue, s'il en est ! — Mme Rezeau était arrivée à faire figure, en lançant :
— La petite aurait pu nous prévenir qu'elle allait à Segré !
Puis coupée en deux par une quinte, elle s'était réfugiée dans l'ombre et Marthe n'avait plus trouvé que moi devant elle pour souffler :
— Ça sent le galant !
Filer par-derrière pour ne pas attirer l'attention, pour ne pas risquer la prise en chasse de l'I.D. (crainte singulière : je ne me voyais pas dans ce numéro), c'était vraiment superflu. Pourquoi en remettre ? Il semblait si simple de s'esbigner aux aurores à l'occasion des courses rituelles : personne ne s'en fût ému. Mais le télégramme, sûrement retiré de la poste restante, devait fixer un rendez-vous précis. Un tour dans la chambre de Salomé — la plus belle de toute la maison depuis la réfection — me le confirma : il ne restait que son parfum ; toutes ses affaires avaient disparu. Pour éviter de trimbaler une valise devant nous, elle avait dû la coincer dès le matin dans le coffre de sa voiture, soigneusement fermé à clé. Je ne trouvai pas de lettre. Mais en trouver là, était-ce logique ? La fugue de Salomé, pour être différente des miennes, me rappelait des souvenirs en me fournissant la preuve — si besoin était — que les précédents ont toujours des suites et qu'aux enfants, promus parents, le talion est assuré par les leurs. Mais enfin, voyons, à sa place, aurais-je laissé un mot ? Et si oui, en quel endroit, pour qu'il ne soit trouvé ni trop tôt ni trop tard ? J'allai fouiller ma chambre. On passe aux lavabos tous les soirs… Mais il n'y avait rien dans le cabinet de toilette. On sort les pyjamas du sac… Nouveau chou blanc, mais nous brûlions, nous brûlions. On ouvre le lit en se couchant… Gros malin ! La lettre était sous le drap : une lettre sans adresse, sans destinataire, écrit sur ce papier à en-tète de La Belle Angerie si vieux qu'il en était marbré de jaune :
Je pars pour rejoindre Gonzague qui a bénéficié du sursis. Si les juges ne l'ont pas condamné, pourquoi le ferais-je ? Inutile d'aligner des phrases : vous en me disant qu'il peut me perdre, moi en prétendant que je peux le sauver. Une faute de jeunesse, ce n'est pas si grave. Et puis c'est simple : j'ai besoin de lui.
Excusez-moi de ne pas vous avoir avertis : vous m'auriez retenue. Excusez-moi aussi de vous dire franchement que je me sens tout à fait dans mon droit. Tôt ou tard une fille doit quitter la maison. Ce que m'a dit Gramie ne me permettait plus de m'y sentir à l'aise. Mais demeurer avec elle, qui ne me doit rien, qui me donnait tout, me gênait plus encore. Je la remercie de son aide et lui demande, comme à tous ceux qui m'aiment, de me laisser vivre.
Suivait la formule Bons baisers qui m'a toujours agacé. Pour qu'il y en ait de bons, donc de moins bons, l'article existe-t-il en plusieurs qualités ? Et qu'en faisait donc, sur l'heure, cette petite bouche sensuelle desserrant la barrière humide de ses dents ? Suivait aussi un post-scriptum : Nous partons pour l'étranger, au moins quelque temps. Je vous écrirai. J'aurais voulu m'abstenir de tout commentaire, mais je me sentais à la fois vexé, insuffisant, trahi, responsable, plein de la sotte ironie qui masque nos échecs. Laissez-moi vivre, à cet âge, est une ellipse pour laissez-moi vivre sans vous (et plus précisément avec Un tel, qui bénéficie de la rime en ivre ). Lettre en main je repassai l'inévitable corridor, vers l'autre aile où Madame Mère s'était effondrée dans son vieux fauteuil crasseux au capiton crevé, coincé entre une fenêtre sans rideaux découpant ses trente-deux carreaux de nuit et ce poêle qui, poutres comprises, avait si fort enfumé la pièce qu'en plein été elle sentait encore la suie. Bertille, assise à califourchon sur une chaise de paille, n'était qu'un bloc de nerfs. Elle m'arracha la lettre et l'ayant lue d'une traite la jeta sur les genoux de Mme Rezeau, en sifflant :
— Qu'avez-vous donc raconté à Salomé, ma mère ? Il faudra éclaircir ça.
Mme Rezeau baissa sur le papier des yeux presque vitreux. Elle grelottait du menton et je me demandai un insiant si elle n'était pas en train de faire une attaque. Mais après avoir saisi la lettre d'une main secouée par saccades de brefs tremblements, elle finit par balbutier :
— Je… ne… comprends pas.
— Nous en reparlerons, dit sèchement Bertille. Pour l'instant je vais faire manger les enfants. De toute façon, moi, je remonte demain : ici nous ne pouvons rien savoir ni rien faire.
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