Silence. Long silence. Je n’ai pas bougé. Je regrette même mon cri. Car je n’ai rien vu, rien entendu. Ceux qui dorment n’ont pas à choisir. Officiellement, je dors. Et c’est pourquoi dans la salle — comme si le fracas de la vaisselle ne m’avait pas réveillée — évolue avec précaution une paire de charentaises. Qu’est-ce qui t’a pris, ce soir, mon petit père ? Je n’aime pas ces gestes mécaniques, ce calme pire que la pire colère.
Ah ! le portillon bat. Maman revient. Je t’en prie, ne dis rien. La table est relevée, le buffet en place, les tessons dans la poubelle. Avec des gestes lents, tu ranges les cuillers, les couteaux, les casseroles et autres objets incassables qui ont échappé au massacre. Bien. Mais fais mieux. Maman rentre. Ne la vois pas.
Hélas ! Papa se retourne, esquisse un insupportable sourire.
— Tu sors, chérie ? demande-t-il.
Et Maman devient toute blanche, arrache son manteau de la patère, se jette de nouveau dans la cour où le vent brasse la nuit et fait claquer les draps.
*
Une demi-heure de plus. Mon père vient d’achever de tout remettre en ordre. Il s’approche, il entre dans cette chambre où il ne pénètre jamais, il allume la veilleuse. Je dors. Dans ce grand lit — qui a été le sien, — je dors sur le dos, la bouche entr’ouverte, le nez en l’air, bras et jambes jetés un peu partout. Mon soutien-gorge noir pend à la poignée de la fenêtre, ma combinaison est jetée en travers d’une chaise. Il se penche. Je dors, vous dis-je, parmi mes cheveux et les paupières bloquées sur la joue, la chemise ouverte sur une gorge où s’accélère le faible palpitement des carotides. À l’angle d’un œil perle cette stupide petite goutte qui n’a pas séché.
— Tu ne dors pas, tu fais semblant, Céline, dit mon père à voix basse.
Ne bougeons pas. Soyons bien détendue. Que notre haleine continue, sans changer de rythme, à faire voleter une mèche égarée sur notre nez !
— Ta mère et moi, nous nous sommes un peu accrochés. Ce n’est rien. Dors, mon poulet.
Papa ramène la couverture sur mes épaules. Il éteint la veilleuse et s’en va sur la pointe des pieds, après avoir jeté un coup d’œil circulaire qui ne peut rien lui apprendre qu’il ne sache déjà. Cette pièce est entièrement purgée de lui, tout objet susceptible de rappeler une certaine époque a été rigoureusement banni : la chambre de sa femme est devenue une chambre de fille mère. « Dors, mon poulet ! » répète-t-il avec une bouleversante douceur, tandis que se ferme la porte et que s’efface dans la glace son visage ravagé.
*
Sur mes pieds, vite ! Sautons à la fenêtre. Il est sorti par derrière, et sa lampe tempête se balance dans la nuit. Après sa fille, ses abeilles : ce grand vent peut avoir bousculé un chapeau. Par la petite allée de ciment, il gagne le fond du jardin où, dans un clos séparé bien pourvu de plantes mellifères, reposent les douze ruches Colu, six modernes à cadres mobiles, six anciennes de paille tressée, très pointues, qui prennent dans l’ombre l’aspect de grandes cagoules. Il se penche sur elles comme il se penchait sur moi tout à l’heure : son oreille avertie les ausculte, apprécie la qualité du bourdonnement intérieur, de la vibration continue qu’émettent les abeilles au repos, serrées autour de leur reine ou vaquant aux besognes sucrées qu’exige le couvain. Il se relève. Tout va bien. Par acquit de conscience, le rond blanc de sa lampe s’attarde sur les trous de vol. Un papillon nocturne qui traîne sur une planchette et doit ressembler à un sphinx est saisi et, dans le doute, exécuté.
Disparaissons sous les couvertures : il rentre ! Mais c’est pour ressortir aussitôt de l’autre côté, le gravier de la courette crisse, le portillon bat. Je retombe sur mes pieds et me voici dans la salle, postée à la fenêtre. Le vent enfile la rue avec plus de violence que partout ailleurs, secoue les persiennes, traîne des papiers gras d’un caniveau à l’autre. La tremblante lumière du lointain lampadaire vient mourir par ici. Cette masse, oui, c’est Papa qui piétine dans l’ombre, sous les fenêtres des Troche, dont tous les volets sont fermés, à l’exception de ceux de la cuisine. L’ombre de Julienne, par intervalles, passe devant le rideau. Celle de Lucien aussi. Pas celle de Maman. La voix de Julienne traverse les vitres, étouffée, mais bien reconnaissable. Celle de Lucien aussi. Pas celle de Maman. À quoi bon insister ? Cette nuque est la nuque rousse de Lucien, cette autre, la nuque noire le Julienne. Il n’y a pas de tierce personne. Papa le voit bien, mais, juste au moment où il s’en va, Julienne se retourne et surprend ce profil inquiet, qui glisse derrière ses carreaux. « Qu’est-ce que c’est ? » crie-t-elle, effrayée. Puis elle le reconnaît et vient ouvrir.
— Tu n’as pas vu Eva ? demanda Papa, gêné.
— Ah ! vous, avec vos sérénades ! s’exclame Julienne. Non, elle n’est pas là. Pourquoi serait-elle là ? Et même si elle était là, tu as besoin de t’embusquer sous mes fenêtres ?
Lucien élève la voix :
— Elle est peut-être chez sa tante.
— Oh ! sa tante…, balbutie Papa.
Je n’entends plus rien. Il a glissé le long du mur, d’un pas mou, tandis que Julienne ramenait ses volets. Il descend la rue, s’immobilisant devant certaines maisons pour tendre l’oreille. Il tourne et je ne le vois plus. Mais je devine le programme : il va atteindre la place, l’inspecter, s’engager dans la grand’rue, qu’il remontera lentement jusqu’à l’endroit où elle devient route et s’enfonce dans la campagne. Alors il fera demi-tour et se rabattra sur le quartier bas, par les venelles. Il fera des stages sous chaque lampadaire, dansant d’un pied sur l’autre et se frottant nerveusement les mains. Et de temps en temps, trompé par quelque pas de femme talonnant le pavé, il se précipitera, il rentrera en coup de vent, pour voir, laissant le portillon secouer sa ferraille.
Pas de manteau à la patère, non, pas de manteau. Rallume un instant la veilleuse, Papa, constate que je dors et va ! Sors, tourne en rond, rentre, ressors. Le portillon ne fait que tinter. À minuit, quand la lumière s’éteindra dans les rues, il tintera pour la dernière fois.
Ce vent ! Tout près de moi, il secoue le rideau à lapins et, s’engouffrant par les lucarnes de fer de la cheminée, les tôles des cabanes du grenier, y fait bruire les fanes de haricots qui sèchent sur de longs fils. Je dors, je me réveille, je me rendors, enfoncée dans mon inquiétude et dans ce monde trouble du demi-sommeil où la conscience lutte contre le rêve.
Ce vent ! Un peu plus loin, il torture les frênes et les rouvres, il rebrousse le poil des chiens errants dans la nuit… Je n’y suis pas, vous n’y êtes pas, nul n’y est, sauf l’ombre et ce qui vit dans l’ombre. Mais nous le saurons, mais nous le savons « comme Luc et Marc » qui, eux non plus, n’y étaient pas et qui ont vu, plus tard, les yeux fermés, avec une inspiration plus sûre que la présence. En ce temps-là, disent-ils… Formule sœur de celle qui me souffle encore à l’oreille : Écoute-moi, Céline…
Ce vent ! Au loin dans la campagne, il déporte les chouettes en leur grand vol feutré. Dense comme une écharpe, il enveloppe, il étrangle les souches à grosses têtes qui simulent et qui sont peut-être, celle-ci un braconnier à l’affût, celle-là un homme aux aguets. Ce vent ! Ce vent ! Depuis la côte, il s’étire, il file de long, rasant l’herbe de haie en haie, butant contre des remparts de ronces et d’ajoncs, secouant le genêt, faisant grêler les prunelles, siffler le trou de mésange foré dans un tronc de pommier. Renouvelé sans cesse, il repart, important, exportant — avec un bruit de billets froissés — les derniers pétales, les premières feuilles mortes. Et surtout les odeurs. Ces innombrables odeurs de l’automne, plus compactes que les frêles parfums d’avril, mois sans poil et sans plume.
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