– Pour nous distraire.
– Pour nous cultiver.
– Pour communiquer.
– Pour exercer notre esprit critique.
Et le professeur d'approuver en marge: « oui, oui, B, TB! AB, exact, intéressant, en effet, très juste », et de se retenir pour ne pas s'écrier: « Encore! Encore!» lui qui, dans le couloir du lycée, ce matin, a vu «le gosse» recopier à toute vapeur sa fiche de lecture sur celle de Stéphanie, lui qui sait d'expérience que la plupart des citations rencontrées sur le chemin de ces écritures sages sortent d'un dictionnaire idoine, lui qui comprend au premier coup d'œil que les exemples choisis (« vous citerez des exemples tirés de votre expérience personnelle ») viennent de lectures faites par d'autres, lui dont les oreilles résonnent encore des hurlements qu'il a déchaînés en imposant la lecture du prochain roman:
– Quoi? Quatre cents pages, en quinze jours! mais on n'y arrivera jamais m'sieur!
– Il y a le contrôle de math!
– Et la disserte d'éco à rendre la semaine prochaine!
Et, bien qu'il connaisse le rôle joué par la télévision dans l'adolescence de Mathieu, de Leïla, de Brigitte, de Camel ou de Cédric, le professeur approuve encore, de tout le rouge de son stylo, lorsque Cédric, Camel, Brigitte, Leïla ou Mathieu affirment que la télé (« pas d'abréviations dans vos copies! ») est l'ennemie Numéro Un du livre - et même le cinéma si l'on y songe bien - car l'un et l'autre supposent la passivité la plus, amorphe, là où lire relève de l'acte responsable. (TB!)
Ici, pourtant, le professeur pose son stylo, lève l'œil comme un élève en rêverie, et se demande - oh! pour lui seul - si certains films, tout de même, ne lui ont pas laissé des souvenirs de livres. Combien de fois a-t-il «relu» La Nuit du chasseur, Amarcord, Manhattan, Chambre avec vue, Le Festin de Babette, Fanny et Alexandre? Ces images lui semblaient porteuses du mystère des signes. Bien sûr, ce ne sont pas là propos de spécialiste - il ne connaît rien à la syntaxe cinématographique et n'entend pas le lexique des cinéphiles -, ce ne sont là que propos de ses yeux, mais ses yeux lui disent clairement qu'il est des images dont on n'épuise pas le sens et dont la traduction renouvelle chaque fois l'émotion, et même des images de télévision, oui: le visage du vieux père Bachelard, dans le temps, à Lectures pour tous,… la mèche de Jankélévitch à Apostrophes… ce but de Papin contre les Milanais de Berlusconi…
Mais l'heure tourne. Il se remet à ses corrections. (Qui dira jamais la solitude du correcteur de fond?) A quelques copies de là, les mots commencent à sautiller sous ses yeux. Les arguments ont tendance à se répéter. L'énervement le gagne. C'est un bréviaire que lui récitent ses élèves: II faut lire, il faut lire! l'interminable litanie de la parole éducative: Il faut lire… quand chacune de leurs phrases prouve qu'ils ne lisent jamais!
– Mais pourquoi te mets-tu dans des états pareils, mon chéri? Vos élèves écrivent ce que vous attendez d'eux!
– A savoir?
– Qu'il faut lire! Le dogme! Tu ne t'attendais tout de même pas à trouver un paquet de copies à la gloire des autodafés?
– Ce que j'attends, moi, c'est qu'ils débranchent leurs walkmans et qu'ils se mettent à lire pour de bon!
– Pas du tout… Ce que tu attends, toi, c'est qu'ils te rendent de bonnes fiches de lecture sur les romans que tu leur imposes, qu'ils «interprètent» correctement les poèmes de ton choix, qu'au jour du bac ils analysent finement les textes de liste, qu'ils «commentent» judicieusement, ou «résument» intelligemment ce que l'examinateur leur collera sous le nez ce matin-là… Mais ni l'examinateur, ni toi, ni les parents, ne souhaitent particulièrement que ces enfants lisent. Ils ne souhaitent pas non plus le contraire, note. Ils souhaitent qu'ils réussissent leurs études, un point c'est tout! Pour le reste, ils ont d'autres chats à fouetter. D'ailleurs, Flaubert aussi avait d'autres chats à fouetter! S'il renvoyait la Louise à ses bouquins, c'était pour qu'elle lui fiche la paix, qu'elle le laisse travailler tranquille à sa Bovary, et qu'elle n'aille pas lui faire un enfant dans le dos. La voilà, la vérité, tu le sais très bien. «Lisez pour vivre», sous la plume de Flaubert quand il écrivait à Louise, ça voulait dire en clair: «Lisez pour me laisser vivre», tu le leur as expliqué, ça, à tes élèves? Non? Pourquoi?
Elle sourit. Elle pose la main sur la sienne:
– Il faut t'y faire, mon chéri: le culte du livre relève de la tradition orale. Et tu en es le grand prêtre.
«Je n'ai trouvé de stimulant d'aucune sorte dans les cours dispensés par l'Etat. Même si la matière de l'enseignement avait été plus riche et plus passionnante qu'elle ne l'était en réalité, la pédanterie morose des professeurs bavarois m'aurait encore dégoûté du sujet le plus intéressant. »…
« Tout ce gué je possède de culture littéraire, je l'ai acquis en dehors de l'école. »…
« Les voix des poètes se confondent dans mon souvenir avec les voix de ceux qui me les firent d'abord connaître: il est certains chefs-d'œuvre de l'école romantique allemande que je ne peux relire sans réentendre l'intonation de la voix émue et bien timbrée de Mielen. Aussi longtemps que nous fûmes des enfants qui avaient de la peine à lire eux-mêmes, elle eut pour habitude de nous faire la lecture. »
(…)
«Et cependant, nous écoutions avec encore plus de recueillement la voix tranquille du Magicien… Ses auteurs préférés étaient les Russes. Il nous lisait Les Cosaques de Tolstoï et les paraboles étrangement enfantines, d'un didactisme simpliste, de sa dernière période… Nous écoutions des histoires de Gogol et même une œuvre de Dostoïevski - cette farce inquiétante intitulée Une ridicule histoire.»
(…)
« Sans aucun doute, les belles heures du soir passées dans le cabinet de notre père stimulaient non seulement notre imagination, mais aussi notre curiosité. Une fois que l'on a goûté au charme ensorceleur de la grande littérature et au réconfort qu'elle procure, on voudrait en connaître toujours davantage - d'autres "histoires ridicules", et des paraboles pleines de sagesse, et des contes aux significations multiples, et d'étranges aventures. Et c'est ainsi que l'on commence à lire soi-même*… »
Ainsi disait Klaus Mann, fils de Thomas, le Magicien, et de Mielen, à la voix émue et bien timbrée.
* Klaus Mann, Le Tournant (Editions Solin). Traduit par Nicole Roche.
Tout de même déprimante, cette unanimité… Comme si, des observations de Rousseau sur l'apprentissage de la lecture, à celles de Klaus Mann sur l'enseignement des Lettres par l'Etat bavarois, en passant par l'ironie de la jeune épouse du professeur pour aboutir aux lamentations des élèves d'ici et d'aujourd'hui, le rôle de l'école se bornait partout et toujours à l'apprentissage de techniques, au devoir de commentaire, et coupait l'accès immédiat aux livres par la proscription du plaisir de lire. Il semble établi de toute éternité, sous toutes les latitudes, que le plaisir n'a pas à figurer au programme des écoles et que la connaissance ne peut qu'être le fruit d'une souffrance bien comprise.
Cela se défend, bien entendu.
Les arguments ne manquent pas.
L'école ne peut être une école du plaisir, lequel suppose une bonne dose de gratuité. Elle est une fabrique nécessaire de savoir qui requiert l'effort. Les matières enseignées y sont les outils de la conscience. Les professeurs en charge de ces matières en sont les initiateurs, et on ne peut exiger d'eux qu'ils vantent la gratuité de l'apprentissage intellectuel, quand tout, absolument tout dans la vie scolaire - programmes, notes, examens, classements, cycles, orientations, sections - affirme la finalité compétitive de l'institution, elle-même induite par le marché du travail.
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