À son arrivée à Nice, il lui advint une chose bizarre, qu’il mit plus tard sur le compte de sa fantastique colère rentrée. Son chauffeur l’attendait dans le hall et s’excusa d’être venu le chercher dans une voiture de louage : il avait entendu un bruit bizarre dans le moteur de la Cadillac et l’avait donnée à réviser.
Kallenberg demanda :
« Quand sera-t-elle prête ? »
Le chauffeur fut surpris d’une telle question, son patron ne mettant jamais le nez dans les babioles de l’intendance :
« Elle l’est déjà, monsieur, je viens de leur téléphoner. J’irai la prendre dès que je vous aurai déposé.
— Allons-y tout de suite. »
Étonné, le chauffeur ne fit aucun commentaire et mit le cap sur Nice. Arrivé dans le garage, il pria Barbe-Bleue de l’attendre et se rua dans les étages supérieurs pour récupérer la Cadillac. Kallenberg se dégourdit les jambes et contempla vaguement des employés qui astiquaient une Bentley. Au bout de cinq minutes, il commença à s’impatienter, agacé de se trouver là. Dix minutes… Exaspéré subitement, il galopa jusqu’au quatrième et découvrit son chauffeur coincé dans un virage de la rampe d’accès.
D’un geste, Herman lui intima l’ordre de lui laisser la place. Se glissant au volant, il entreprit de dégager la Cadillac, braquant à droite, à gauche, avançant et reculant sans grand succès. Pour lui venir en aide, le chauffeur voulut le diriger dans ses manœuvres, ce qui vexa Kallenberg, dépité d’échouer là où un autre n’avait pu réussir. Il lui hurla quelque chose à travers la portière, que le chauffeur n’entendit pas car le moteur, brusquement, s’emballait. Explosant de fureur, Barbe-Bleue arracha l’aile avant de la Jaguar qui le maintenait prisonnier. Pour se dégager définitivement, il voulut remettre en prise le levier de vitesse de la boîte automatique, fit rugir à nouveau les 350 ch, se trompa d’un cran et enclencha la marche arrière : comme une fusée, la Cadillac bondit dans le garage, dans un hurlement de pneus, traversa tout l’étage en moins de deux secondes et percuta la paroi de verre formant mur après avoir défoncé la lourde barre de protection. Sur sa lancée, la voiture folle jaillit de la façade de l’immeuble, à vingt mètres au-dessus de la rue, son arrière s’inclinant de plus en plus vers le vide, dans un effrayant et lent mouvement de bascule provoquant la panique des passants.
À l’instant précis où elle allait plonger, elle resta accrochée, pendante, à la poutre d’acier tordue du garde-fou. Sortant d’un cauchemar, le chauffeur, qui n’avait pas eu le temps d’esquisser un geste, se précipita pour porter secours à Kallenberg. Il se pencha au-dessus de l’énorme brèche et aperçut, à travers le pare-brise pulvérisé, son patron, blême, le visage plein de sang, osant à peine respirer de peur de décrocher la Cadillac. Barbe-Bleue tourna vers lui un regard morne et interrogateur :
« Vous pouvez y aller, monsieur… Doucement… Elle ne peut pas tomber… »
Kallenberg amorça un mouvement de reptation, incertain.
« Allez-y, monsieur… Prenez ma main… »
Il s’y accrocha, parvint à surgir des débris du véhicule et reprit pied sur la terre ferme. Muets, des employés du garage l’entouraient : il ne les vit même pas, lançant simplement à son chauffeur, l’œil fixe et vide :
« Réglez les détails avec ces messieurs, Hubert. Payez. »
Il s’ébroua, s’essuya le visage à l’aide d’un mouchoir et s’éloigna dans un immense silence, sans que nul ne fasse un geste pour le retenir.
Trois quarts d’heure plus tard, il arrivait à la villa, le sang coulant toujours d’une entaille à l’arcade sourcilière. Il tendit un gros billet au chauffeur de taxi qui n’avait pas osé lui poser de questions :
« Ça va… Gardez. »
Irène, qui était en train d’essayer des maillots de bain dans le salon, le regarda passer, interdite :
« Herman ! »
Il ne lui répondit pas et se dirigea vers la salle de bain. Elle y pénétra sur ses talons :
« Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Il avait l’air sonné, hébété. Il ne réagit pas quand elle s’empara d’une serviette pour lui essuyer sa plaie :
« Tiens-la plaquée sur ton front… Attends… Ne bouge pas… »
Elle ouvrit une petite armoire murale, en tira du coton, de l’alcool à 90°, du mercurochrome, examina la blessure, la nettoya :
« Ce n’est pas profond… »
Enfant enfin, le gigantesque Herman se laissait faire docilement, ce qui faisait monter au visage d’Irène des bouffées de tendresse réelle. S’il avait toujours été comme cela, dépendant d’elle, acceptant ses secours, au lieu de vouloir lui imposer sa volonté ! Barbe-Bleue ouvrit la bouche :
« J’ai eu un petit accident… Je suis passé avec la Cadillac à travers la paroi du quatrième étage du garage… Ce n’est rien…
— Non, mon chéri, ce n’est rien… Laisse-moi te soigner. »
Du coup, elle oubliait la raclée de la veille, les injures, leur guerre permanente, rendue subitement à sa dimension de femme, d’épouse de guerrier qui panse, apaise, caresse, endort et console…
« Tu vas aller t’étendre dans notre chambre… »
« Notre chambre » ! Alors qu’ils faisaient chambre à part depuis la première semaine de leur mariage ! Ce possessif commun lui était naturellement venu aux lèvres, comme si cet événement l’avait rendue solidaire de son mâle blessé. Sans protester, Herman déplia son immense carcasse et, à pas lents, se rendit où on l’avait prié de se rendre. Lorsqu’il fut sur le lit, Irène l’abandonna pendant quelques instants pour demander du thé et du whisky à sa femme de chambre. Elle revint au chevet de Herman, passa ses doigts dans sa chevelure et lui gratta la tête doucement. Elle se trouvait un peu ridicule, car c’était la première fois qu’elle risquait un tel geste, ni érotique ni hostile, ces deux versants inversés de la passion. C’était affectueux, tout simplement. Dans la mesure où elle sentait avoir une chance d’exister pour lui, elle était prête à se ranger à ses côtés, contre les autres, et fut interdite d’éprouver un sentiment pareil pour un homme dont la règle du jeu exigeait que chacun d’eux essayât de détruire l’autre. Peut-être y avait-il sur terre des couples ayant un but commun, des intérêts identiques ?
Irène se mit à réfléchir et constata que, depuis son enfance, elle n’avait jamais subi (et pratiqué) que la duplicité. Depuis son plus jeune âge, elle savait que son père trompait sa mère d’une façon éhontée. Pourquoi se comportait-il d’une certaine façon lorsqu’il était avec des étrangers, et d’une autre parmi les siens ? À quel moment avait-il joué son véritable personnage, en famille ou à l’extérieur ? Elle s’aperçut qu’elle ne savait presque rien de Mikolofides et, pour la première fois, l’imagina autrement qu’avec les yeux d’une gosse craintive, hostile et terrifiée par son père.
Elle entendait la respiration régulière de Kallenberg, profonde comme en état de sommeil. Pourtant, il ne dormait pas. Il avait des yeux grands ouverts, fixés sur le plafond. Elle observa ces yeux. Au centre de la pupille, épinglées dans le bleu, il y avait de minuscules taches vertes :
« Tu as du vert dans les yeux. »
Herman ne répondit rien. Irène, tout naturellement, s’allongea à ses côtés, lui souleva la tête et passa le bras dessous. Elle s’enhardit même à se blottir contre lui, protectrice de son propre protecteur, mère de son tourmenteur. À quoi pensait-il ?
« À quoi penses-tu ? »
Il soupira profondément :
« Je suis emmerdé. »
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