Tout s’était décidé si vite. Fintan avait téléphoné, il avait dit à Maou machinalement, comme chaque fois : « Alors ça va ? » Maou avait une voix bizarre, étouffée. Elle qui ne voulait jamais rien dramatiser, surtout à propos de la maladie de Geoffroy, elle avait répondu : « Non, ça ne va pas du tout. Il est si faible, il ne mange plus, il ne boit plus. Il va mourir. »
Fintan avait donné sa démission au directeur du collège. Il ne savait pas quand il reviendrait. Jenny l’avait accompagné à la gare. Elle se tenait bien droite sur le quai, elle avait des joues rouges, des yeux bleus, elle avait vraiment l’air d’une bonne fille. Fintan était ému, il pensait qu’il ne la reverrait peut-être jamais. Le train avait démarré, elle avait embrassé Fintan très fort sur les lèvres.
Dans la nuit, chaque coup des bogies sur les aiguillages le rapproche d’Opio. C’est le train qu’il a pris chaque été, vers le sud, pour retrouver Marima et Maou, pour revoir Geoffroy. Mesurer sur leurs visages le temps écoulé. Maintenant, tout est différent. C’est comme une lumière qui s’efface. Geoffroy va mourir.
Fintan pense à la route étroite qui monte depuis Valbonne, dans la lumière claire du matin. La maison est en équilibre au bout d’un vallon, en haut des restanques. En bas du terrain, il y a le poulailler qui tombe en ruine. Quand Maou est arrivée, elle a installé des batteries de poules et de poulets, elle en a eu plus de cent. Depuis que Geoffroy est tombé malade, elle a renoncé à l’élevage, il ne lui reste plus qu’une dizaine de poules. Certaines sont vieilles et stériles. Juste de quoi vendre quelques œufs aux voisins. Il y a aussi cette vieille poule noire aux plumes ébouriffées qui suit Maou partout comme un chien, et qui saute sur son épaule et cherche à becqueter sa dent en or.
Maou est toujours belle. Ses cheveux sont gris, le soleil et le vent ont creusé les rides autour de ses yeux, de chaque côté de sa bouche. Elle a des mains endurcies. Elle dit qu’elle est devenue ce qu’elle a toujours voulu être, une paysanne italienne. Une femme de Santa Anna.
Elle n’écrit plus l’après-midi dans ses cahiers d’écolière les longs poèmes qui ressemblent à des lettres. Quand Geoffroy et elle sont partis pour le sud de la France avec Marima, il y a plus de quinze ans, Maou a donné tous ses cahiers à Fintan, dans une grande enveloppe. Sur l’enveloppe elle avait écrit les ninnenanne que Fintan aimait bien, celle de la Befana et de l’Uomo nero, celle du pont de la Stura. Fintan avait lu tous les cahiers l’un après l’autre, pendant une année. Après tant de temps, il sait encore des pages par cœur.
C’est dans un de ces cahiers que Fintan a appris le secret de la naissance de Marima, comment la mante religieuse l’avait annoncée, et qu’elle appartenait au fleuve au bord duquel elle avait été conçue. En cherchant bien dans sa mémoire, il avait même retrouvé le jour où cela s’était passé, pendant les pluies.
Dans la chambre aux volets fermés contre la lumière de l’après-midi, Geoffroy est étendu sur le lit. Son visage est pâle, déjà creusé par la mort qui approche. Il y a longtemps que la sclérose a envahi son corps, et qu’il ne peut plus bouger. Il n’entend pas les bruits du dehors, le bruit du vent dans les ronces, le bruit de la terre sèche qui frappe aux volets. Une bâche en plastique, quelque part, qui bat comme une aile.
Il est revenu de l’hôpital, parce qu’il n’y a plus d’espoir. La vie ralentit, malgré le goutte-à-goutte qui verse le sérum dans sa veine. La vie est une eau qui s’enfuit. C’est Maou qui a voulu qu’il revienne. Elle espère encore, contre toute raison. Elle regarde le visage aux traits affinés, l’ombre qui pèse sur les paupières. Le souffle est si léger qu’un rien peut l’effacer.
Le matin, l’infirmière vient pour l’aider à laver Geoffroy, pour changer les alèses. Elle baigne les plaies et les escarres avec une solution au borax. Les yeux restent fermés, les paupières serrées. Parfois, une larme furtive se forme à l’angle interne de l’œil, reste accrochée aux cils, brille à la lumière. Les yeux bougent derrière les paupières, quelque chose glisse sur le visage, une onde, un nuage. Chaque jour Maou parle à Geoffroy. Depuis le temps, elle ne sait plus très bien ce qu’elle raconte. Elle ne dit rien d’important, elle parle, c’est tout. L’après-midi, c’est Marima qui vient. Elle s’assoit sur la chaise cannée, à côté du lit, et elle parle aussi à Geoffroy. Sa voix est si fraîche, si jeune. Peut-être que Geoffroy l’entend, là-bas, si loin, là où son esprit glisse et se détache de son corps. C’est comme autrefois, à San Remo, quand il écoutait la voix de Maou, la musique de son bonheur évanoui. « I am so fond of you, Marilu… »
C’est plus loin encore, il y a longtemps, comme dans un autre monde. La ville nouvelle, sur les îles, au milieu du fleuve d’ambre. Comme dans un rêve. Geoffroy glisse sur l’eau, porté par le radeau de roseaux. Il voit les rivages couverts de forêts sombres, et tout à coup, au bord de la plage, les maisons de pisé, les temples. C’est ici, sur la rive du grand fleuve, que s’est arrêtée Arsinoë. Le peuple a défriché la forêt, a ouvert les chemins. Les pirogues vont lentement entre les îles, les pêcheurs jettent les filets dans les roseaux. Il y a des oiseaux qui s’envolent dans le ciel pâle de l’aube, des grues, des aigrettes, des canards. Le disque d’or du soleil apparaît tout d’un coup, il éclaire les temples, il éclaire la stèle de basalte sur laquelle est inscrit le signe d’Osiris, l’œil et l’aile du faucon. C’est le signe itsi , Geoffroy le reconnaît, il est gravé sur le visage d’Oya, le soleil et la lune sur le front, les plumes des ailes et de la queue du faucon sur les joues. Le signe l’éblouit comme une prunelle dardée jusqu’au fond de son corps. La stèle est debout face au soleil levant, sur l’îlot Brokkedon. Geoffroy sent la lumière qui entre en lui, qui le brûle au plus profond. C’est cela la vérité, seul le poids de son corps l’empêchait de la voir. Brokkedon, avec l’épave du George Shotton pareille à un ossement antédiluvien. La lumière est très belle et éblouissante comme le bonheur. Geoffroy regarde la stèle qui porte le signe magique, il voit le visage d’Oya, et tout devient évident, lisible jusqu’à la fin des temps. La nouvelle Meroë s’étend sur les deux rives du fleuve, devant l’île, à Onitsha et Asaba, à l’endroit même où il a attendu pendant toutes ces années, sur le Wharf, sur le plancher usé des bureaux de la United Africa, dans l’ombre étouffante des hangars. C’est ici que la reine noire a conduit son peuple, sur les rives boueuses où les bateaux viennent décharger les caisses de marchandises. C’est ici qu’elle a fait ériger la stèle du soleil, le signe sacré des Umundri. C’est ici qu’Oya est revenue, pour mettre au monde son enfant. La lumière de la vérité est si forte qu’elle éclaire un instant le visage de Geoffroy, elle passe sur son front et sur ses joues, pareille à un reflet joyeux, et tout son corps se met à trembler.
« Geoffroy, Geoffroy qu’est-ce qui t’arrive ? » Maou est penchée sur lui, elle le regarde. Le visage de Geoffroy exprime une telle joie, un éclair. Elle se lève de la chaise, elle s’agenouille près du lit. Dehors, la nuit est en train de tomber sur les collines, la lumière est grise et douce, couleur du feuillage des oliviers. On entend les jacassements des pies, les cris angoissés des merles. Les crissements des insectes s’enflent dans l’herbe qui fermente. On entend les premiers appels des crapauds dans la grande citerne, en contrebas. Maou ne peut s’empêcher de penser à la nuit, là-bas, autrefois, à Onitsha, à l’inquiétude et à la jubilation de la nuit, un frisson sur sa peau. Chaque soir, depuis qu’ils sont revenus dans le Sud, c’est le même frisson qui l’unit à ce qui a disparu.
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