Geoffroy n’a jamais voulu retourner à Nice, à cause du souvenir de la grand-mère Aurélia. Il n’avait jamais eu de famille, il n’a jamais voulu en avoir. Peut-être que c’est à cause de la tante Rosa qu’il détestait. Après la mort d’Aurelia, la vieille fille était repartie pour l’Italie, on ne savait où, du côté de Florence, à Fiesole peut-être. Geoffroy a acheté une vieille maison près d’Opio. Maou s’est lancée dans un élevage de poulets. Geoffroy a trouvé du travail dans une banque anglaise, à Cannes. Il voulait que Fintan reste en Angleterre jusqu’à la fin de ses études, pensionnaire à Bath. Marima, elle, est entrée dans une école religieuse de Cannes. La séparation était définitive. Quand il a eu fini à Bath, Fintan est allé à l’Université de Bristol pour étudier le droit. Pour gagner sa vie, il a accepté ce poste de répétiteur de français-latin au collège de Bath, où les professeurs ont curieusement gardé un bon souvenir de son passage.
Maintenant, tout est différent. La guerre efface les souvenirs, elle dévore les plaines d’herbes, les ravins, les maisons des villages, et même les noms qu’il a connus. Peut-être qu’il ne restera rien d’Onitsha. Ce sera comme si tout cela n’avait existé que dans les rêves, semblable au radeau qui emportait le peuple d’Arsinoë vers la nouvelle Meroë, sur le fleuve éternel.
Hiver 1968
Marima, que puis-je te dire de plus, pour te dire comment c’était là-bas, à Onitsha ? Maintenant, il ne reste plus rien de ce que j’ai connu. À la fin de l’été, les troupes fédérales sont entrées dans Onitsha, après un bref bombardement au mortier qui a fait s’écrouler les dernières maisons encore debout au bord du fleuve. Depuis Asaba, les soldats ont traversé le fleuve sur des barges, ils sont passés devant les ruines du pont français, devant les îles noyées par la crue. C’est là qu’était né Okeke, le fils d’Oya et d’Okawho, il y a vingt ans déjà. Les barges ont accosté sur l’autre rive, là où se trouvait l’embarcadère des pêcheurs, à côté des ruines du Wharf et des hangars éventrés de la United Africa. Onitsha était désertée, les maisons brûlaient. Il y avait des chiens faméliques et, sur les hauteurs, des femmes, des enfants à l’air égaré. Au loin, dans les plaines d’herbes, le long des sentiers boueux, les colonnes de réfugiés marchaient vers l’est, vers Awka, vers Owerri, vers Aro Chuku. Peut-être qu’ils passaient sans les voir devant les châteaux magiques des termites, qui sont les maîtres des sauterelles. Peut-être que le bruit de leurs pas et de leurs voix réveillait le grand serpent vert caché dans les herbes, mais personne ne songeait à lui parler. Marima, que reste-t-il maintenant d’Ibusun, la maison où tu es née, les grands arbres où se perchaient les vautours, les limonettiers cousus par les fourmis, et au bout de la plaine, sur le chemin d’Omerun, le manguier sous lequel Bony s’asseyait pour m’attendre ?
Que reste-t-il de la maison de Sabine Rodes, de la grande salle aux volets fermés, aux murs tapissés de masques, où il s’enfermait pour oublier le monde ? Dans le dortoir du collège, j’ai rêvé que c’était lui, Sabine Rodes, mon vrai père, que c’était pour lui que Maou était venue en Afrique, pour cela qu’elle le haïssait si fort. Je le lui ai même dit, un jour, quand j’ai su qu’elle allait en France avec toi et Geoffroy, je le lui ai dit avec méchanceté, comme si tout s’expliquait par cette folie, et je savais qu’après, pour elle et pour moi, plus rien ne serait comme avant. Je ne me souviens plus de ce qu’elle a dit, peut-être qu’elle s’est contentée de rire en haussant les épaules. Maou est partie avec toi et Geoffroy, pour le sud de la France, et j’ai compris que je ne reverrais jamais le fleuve ni les îles, ni rien de ce que j’avais connu à Onitsha.
Marima, je voudrais tant que tu ressentes ce que je ressens. Est-ce que pour toi, l’Afrique c’est seulement un nom, une terre comme une autre, un continent dont on parle dans les journaux et dans les livres, un endroit dont on dit le nom parce qu’il y a la guerre ? À Nice, dans ta chambre de la Cité universitaire avec son nom d’anges, tu es séparée, il n’y a rien qui retienne le fil. Quand la guerre civile a commencé là-bas, il y a un an, et qu’on a commencé à parler du Biafra, tu ne savais même pas très bien où c’était, tu n’arrivais pas à comprendre que c’était le pays où tu es née.
Pourtant, tu as dû ressentir un frisson, un tressaillement, comme si quelque chose de très ancien et de très secret se brisait en toi. Peut-être que tu t’es souvenue de ce que je t’avais écrit un jour, pour ton anniversaire, dans une lettre que je t’avais envoyée d’Angleterre, que là-bas, à Onitsha, on appartient à la terre sur laquelle on a été conçu, et non pas à celle sur laquelle on voit le jour. Dans ta chambre de la Cité universitaire, d’où on voit très bien la mer, tu as regardé le ciel orageux, et tu as peut-être pensé que c’était la même pluie qui tombait sur les ruines d’Onitsha.
J’aurais voulu te dire plus, Marima. J’aurais voulu partir là-bas, comme Jacques Languillaume qui est mort aux commandes du Superconstellation, en essayant de franchir le blocus pour apporter des médicaments et des vivres aux insurgés, être là-bas comme le père James à Ututu, si près d’Aro Chuku. J’aurais voulu être dans Aba encerclée, non pas comme un témoin, mais pour prendre la main de ceux qui tombent, pour donner à boire à ceux qui meurent. Je suis resté ici, loin d’Onitsha. Peut-être que je n’ai pas eu le courage, peut-être que je n’ai pas su agir, que de toute façon c’était trop tard. Depuis un an, je n’ai pas cessé d’y penser, je n’ai pas cessé de rêver à tout ce qui était arraché et détruit. Les journaux, les nouvelles de la BBC sont laconiques. Les bombes, les villages rasés, les enfants qui meurent de faim sur les champs de bataille, cela ne fait que quelques lignes. À Umahia, à Okigwi, à Ikot Ekpene, les photos des enfants foudroyés par la faim, leurs visages enflés, leurs yeux agrandis. La mort a un nom sonore et terrifiant, Kwashiorkor . C’est le nom que les médecins lui ont donné. Avant de mourir, les cheveux des enfants changent de couleur, leur peau desséchée casse comme du parchemin. Pour la mainmise sur quelques puits de pétrole, les portes du monde se sont fermées sur eux, les portes des fleuves, les îles de la mer, les rivages. Il ne reste que la forêt vide et silencieuse.
Je n’ai rien oublié, Marima. Maintenant, si loin, je sens l’odeur du poisson frit au bord du fleuve, l’odeur de l’igname et du foufou. Je ferme les yeux et j’ai dans la bouche le goût très doux de la soupe d’arachide. Je sens l’odeur lente des fumées qui montent le soir au-dessus de la plaine d’herbes, j’entends les cris des enfants. Est-ce que tout cela doit disparaître à jamais ?
Pas un instant je n’ai cessé de voir Ibusun, la plaine d’herbes, les toits de tôle chauffés au soleil, le fleuve avec les îles, Jersey, Brokkedon. Même ce que j’avais oublié est revenu au moment de la destruction, comme ce train d’images qu’on dit que les noyés entrevoient au moment de sombrer. C’est à toi, Marima, que je le donne, à toi qui n’en as rien su, à toi qui es née sur cette terre rouge où le sang coule maintenant, et que je sais que je ne reverrai plus.
Printemps 1969
Le train roule dans la nuit froide vers le sud. Fintan a l’impression étrange d’être en vacances, comme s’il venait du cœur de l’hiver, et qu’à l’arrivée l’aube serait chaude et humide, pleine du bruit des insectes et des odeurs de la terre. Pour le dernier trajet à moto entre Bath et Bristol, la route était obstruée par des congères. Dans le parc du collège, les arbres nus étaient raidis par le gel. Il faisait si froid que, malgré les journaux pliés sous ses vêtements, Fintan avait le sentiment que le vent forait un trou à travers sa poitrine. Mais le ciel était bleu. La nature était très belle, très pure et très belle.
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